Merci, André Stanguennec, pour cette belle et riche réflexion sur Mallarmé.
Vous annoncez d'emblée qu'il s'agit de tâcher de penser philosophiquement Mallarmé (qui a lui-même réfléchi son travail poétique en rédigeant une esthétique, comme les romantiques allemands), et ce en une référence double à Descartes et à Kant et bien que l'idée claire cartésienne et l'Idée esthétique kantienne ne soient pas aisément conciliables.
Mallarmé, rappelez-vous, trouve chez Descartes un modèle de travail méthodologique qu'il transpose dans le domaine linguistique en étudiant et pratiquant la langue en et pour elle-même, en « suspendant » ou abolissant sa référence commune ou habituelle pour en agencer nouvellement les signifiants, ce qui engendre un sens inédit dont l'arbitraire apparent correspond paradoxalement à l'Idée même de la chose désignée ou de l'objet nommé (comme dans le Sonnet en X). Le vers poétique fait alors sonner les mots en allitérations à la fois claires et multiples qui redonnent un sens premier et plus pur à la langue prosaïque de la tribu.
Mais ce sens premier doit lui-même être référé à un sens second qu'il symbolise, ce qui nous renvoie maintenant à la référence kantienne puisque Mallarmé (sans avoir lu Kant, insistez-vous) distingue bien la prétention ontologique, ou encore déterminante, du langage ordinaire et la vocation symbolique, ou encore réfléchissante, du langage poétique, pour renouer avec le monde et les rapports de l'homme au monde. Cela invalide, faites-vous remarquer, toutes les interprétations de la poésie mallarméenne comme étant auto-référentielle ou encore a-cosmique, sans être-au-monde.
Le poète ose alors « donner une forme sensible aux Idées de la raison », pour reprendre des termes kantiens, le poème symbolisant de façon microcosmique le grand monde, la totalité, ce qui redonne par là même au travail poétique toute sa dimension éthique en présentant, comme chez Hamlet, le combat de la volonté morale de l'homme contre le tragique de l'humaine condition, tout en tâchant de ne pas succomber à la tentation mystique en une sorte d'illusion transcendantale de la rêverie poétique, ce qui caractérise le symbolisme même de la poésie mallarméenne qui se méfie du dogmatisme des correspondances baudelairiennes.
Vous concluez donc sur la dimension critique de cette poétique, ce qu'a bien aperçu Valéry qui, lui, avait lu Kant.
ELEMENTS DU DEBAT
L'un des temps forts et même le moment essentiel du propos du conférencier ayant été d'interpréter le symbolisme de la poésie mallarméenne non pas comme relevant d'un a-cosmisme ou d'un jeu auto-référentiel, comme le tiennent la plupart des exégètes de l'œuvre et de la pensée du poète, la première question porte sur le statut de la référence dans cette langue poétique. Que faut-il entendre exactement, par exemple, dans l'emploi du mot « fleur » (Variations sur un sujet, uvres, p. 368) : la présence du signifiant (« Je dis : une fleur ! ») ou l'absence du référent (« l'absente de tout bouquet ») ? Quel type d'absence est-il ainsi signifié ? En réponse, le conférencier insiste sur deux sortes d'inexistence, qu'il faut bien distinguer : l'absence ontologique absolue (le néant, que ne « vise » pas la poésie mallarméenne), et l'absence symbolique relative du référent ordinaire du langage prosaïque, auquel le vers poétique substitue la présence d'un référent certes désontologisé (ou déréalisé) mais néanmoins bien existant, comme chez Descartes dont la démarche méthodique substitue aux signifiants obscurs et confus de la langue commune les Idées claires et distinctes de la langue mathématique, mais aussi chez Kant, qui effectue un pas de plus en dédogmatisant ces Idées pour substituer à leur référent premier (comme Dieu, l'âme ou le tout du monde), encore substantiel, un référent second et formel puisqu'il consiste ici dans la forme sensible que le poète donne aux Idées de la raison dont le sens réfléchissant s'oppose désormais à la vérité déterminée. La nouveauté même du symbolisme mallarméen se trouve donc ainsi réinscrite dans la tradition de la raison moderne, qui a besoin de donner sens au monde pour ne pas en désespérer.
Un tel symbolisme critique ayant été démarqué par le conférencier du dogmatisme des correspondances baudelairiennes, la question est alors posée du statut de la référence dans la poésie de Baudelaire : le cri « Anywhere out of the world ! » n'est-il pas propre à exténuer toute référence dogmatique en ce que tout monde semble être ici annulé au profit d'un Spleen « irrémédiable », bien loin que la rêverie poétique ne se dogmatise en se réifiant en religion mystique ? A l'encontre de cette interprétation, le conférencier propose de lire « the » world comme « this » world, celui de la laideur du monde des villes (« ces beautés de vignettes/Produits avariés, nés d'un siècle vaurien », Les Fleurs du Mal, XVIII), auquel il s'agit d'opposer non pas la beauté du monde naturel mais bien « La Beauté » (Id., XVII) de l'Idée pure à laquelle peuvent prétendre accéder l'amant et le poète par l'« Elévation » (Id., III) de leur âme via des correspondances horizontales (sensibles) puis verticales (intelligibles) qui attestent l'existence d'un Idéal dont l'accès serait susceptible de remédier définitivement au Spleen. A l'opposé d'un tel symbolisme mystique, le symbolisme critique de Mallarmé est propre à dédogmatiser la référence romantique emphatique au génie, que l'on trouve encore chez Baudelaire et à laquelle Mallarmé oppose résolument, comme Valéry, le travail de l'intelligence.
Ce refus de la tentation mystique étant propre à conférer au travail poétique une dimension éthique collective, que l'exposé du conférencier a tout particulièrement tenu à lui restituer, la question se pose alors de savoir si celle-ci ne se redouble pas d'une dimension politique relative à la destinée de « la tribu » dont il est si urgent de « purifier les mots ». André Stanguennec tient encore ici (comme dans son ouvrage : Mallarmé et l'éthique de la poésie) à se démarquer de l'interprétation dominante (d'inspiration sartrienne notamment) de l'œuvre et de la pensée du poète qui en fait un quasi-prototype du désengagement politique : si dans un premier temps Mallarmé ne s'est effectivement pas soucié de politique, le sens politique de son travail poétique lui est ensuite clairement apparu, jusqu'à ce qu'il se propose une refondation poétique du politique. Constatant, comme Baudelaire puis Verlaine, que l'utilitarisme et l'hédonisme démocratiques ont brisé le pacte de l'action et du rêve (« On traverse un tunnel, l'époque », L'action restreinte, uvres, p. 371), le poète vise à préparer la réconciliation du peuple souverain avec le jeu sacré du monde dont la création poétique doit révéler le sens : seule une telle refondation du principe démocratique sur une éthique cosmocentrée (et non plus abstraitement anthropocentrée) est susceptible d'éviter la dévastation du monde et la stérilisation de l'espèce humaine, dont l'époque contemporaine témoigne encore malheureusement à l'envi. Mais quelle place le bruit et la fureur de l'histoire actuelle peuvent-ils encore faire à cette espérance de retrouvailles des peuples et de l'œuvre po-éthique, et, par là, des hommes et du monde ?
Rédacteur (de la synthèse) : Joël Gaubert