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La mort, François Dagognet

mis à jour le 05/10/2007


vignette dagognet philosophie

Nous croyons que les philosophes gagneraient à mieux concevoir ce qui, malgré tout, les trouble. Imaginons d'abord que les hommes ne meurent pas, il en résulterait le pire des désordres ; la vie en deviendrait vite impossible. En outre, il importe de renouveler les couches d'âge et de permettre aux jeunes arrivants de prendre en charge la société, ainsi que sa marche. Il n'est rien de pire que la fixité ou l'immobilité. Heureuse réponse que le décès des uns qui favorise la montée des autres ! Que soit évitée l'asphyxie qui résulterait de l'entassement ! La mort nous délivre d'une fâcheuse accumulation ; ne la maudissons plus.

mots clés : philosophie, mort


Le texte


Relativement à la mort, les philosophes grecs ont d'abord cherché à nous en consoler. Socrate meurt dans la sérénité, il va simplement rejoindre, dans l'Hadès, Orphée et Musée, Hésiode et Homère. " A quel prix n'achèteriez vous pas ce bonheur ? Quant à moi, poursuit Socrate, je consens à mourir plusieurs fois." (Apologie de Socrate, 41a). Les Grecs usaient d'un quasi-sophisme : " Quand la mort n'est pas encore là, nous sommes et restons les vainqueurs, et, dès qu'elle survient, elle ne nous concerne plus, puisque nous avons cessé d'exister". Socrate avait déjà mis en avant un argument comparable : " Si la mort est l'extinction de tout sentiment et ressemble à un de ces sommeils on l'on ne voit rien, même en songe, c'est un merveilleux gain que de mourir." (Apologie de Socrate, 40c-d). Plus tard, Spinoza, sans s'embarrasser de cette mythologie, défend au philosophe de réfléchir sur la mort ou de s'arrêter sur elle : on ne doit se préoccuper que du positif ; écartons ce qui n'entre dans aucune pensée. Ainsi, soit qu'ils en nient l'importance, soit qu'ils se réjouissent d'entrer dans un incomparable royaume, les philosophes ont visé à nous aider à traverser cette épreuve.

Ressource vidéo (18'40)


                 
 
Nous croyons que les philosophes gagneraient à mieux concevoir ce qui, malgré tout, les trouble. Imaginons d'abord que les hommes ne meurent pas, il en résulterait le pire des désordres ; la vie en deviendrait vite impossible. En outre, il importe de renouveler les couches d'âge et de permettre aux jeunes arrivants de prendre en charge la société, ainsi que sa marche. Il n'est rien de pire que la fixité ou l'immobilité. Heureuse réponse que le décès des uns qui favorise la montée des autres ! Que soit évitée l'asphyxie qui résulterait de l'entassement ! La mort nous délivre d'une fâcheuse accumulation ; ne la maudissons plus.

En outre, nous ne prenons pas assez conscience que tout vivant se divise de lui-même en deux territoires, le soma et le germen. Or, ce dernier ne meurt pas ; il se transmet à travers les générations (le patrimoine héréditaire), alors que le soma ne manquera pas de se disloquer, il ne servait d'ailleurs qu'à entourer le germen, à le protéger et à le nourrir. Dans « Le Banquet », Platon le souligne : « La nature mortelle cherche toujours, autant qu'elle le peut, la perpétuité et l'immortalité, mais elle ne le peut que par la génération, en laissant toujours un individu plus jeune à la place d'un plus vieux. » (207d). Platon reconnaît le sens et la fonction de la sexualité, qui nous assure l'immortalité. Et quant à ceux qui ne donnent pas le jour à des descendants et qui vont sans doute mourir dans un complet isolement, n'excluons pas, selon « Le Banquet », qu'ils se soient dévoués à une Institution ou une cause, et cette dernière correspond à ce qu'ils ont engendré. Plus même, ceux qui sont féconds selon l'esprit travaillent encore mieux à leur prolongation.

Platon va jusqu'à prévoir deux façons de s'éterniser : d'abord « Tout ce qui est mortel se conserve, non point en restant le même, comme ce qui est divin, mais en laissant toujours, à la place de l'individu qui s'en va et vieillit un jeune qui lui ressemble. C'est par ce moyen que ce qui est mortel, le corps et le reste, participe à l'immortalité. » (« Le Banquet », 208b). Remarque prophétique, le corps, que nous vouons à l'affaiblissement, ne manque pas de se recommencer et de se reconstituer. Et quant à ceux qui travaillent à la création, ou à l'emprise des vertus en eux ou encore à une gestion harmonieuse de la Cité, ils échapperont à l'oubli et jamais ne disparaîtront.

Nous ne suivrons pas les philosophes qui ont insisté sur l'homme conçu comme "un être pour la mort", comme celui que le temps ronge ou encore celui qui se diminue et marche à son anéantissement.

Il se pourrait que la mort permette à l'essentiel de se détacher du contingent et du circonstanciel : la mort supprime, en effet, la corporéité (le cadavre) mais n'en intensifie que plus le souvenir, l'oeuvre, la présence de l'absent : rapprochons la mort de ce qui permet le décrochage du "ce qui est vraiment" et facilite la reconnaissance de ce qui singularisait le défunt.

Dans ces conditions, l'homme meurt deux fois : après la "fin organique" viendra plus tard une autre mort, celle de l'oubli, mais l'homme qui meurt au sens habituel du mot n'est pas encore mort ; et nous ne perdons que ce qui le cachait (inachevé, tant qu'il vivait, il pouvait tout remettre en question de ce qu'il était ; désormais, son portrait psycho-social est arrêté, il ne variera plus).

Les sociétés occidentales -du moins les actuelles- n'ont pas assez vu que le mort reste plus présent que jamais : il s'écoule une longue période entre la première mort (l'organique) et la seconde (la socio-spirituelle). Auguste Comte l'insinuait, puisque, pour lui, « la société est faite de plus de morts que de vivants » : en conséquence, nous devrions éloigner le cérémonial des "Pompes funèbres", le corbillard, le rite des condoléances, la mélancolie ambiante et imposée, les larmes et les plaintes. Les Africains l'ont compris : l'enterrement, chez eux, est accompagné de danses, de chants et d'un repas somptuaire ; le sombre est banni au profit du blanc ; c'est un jour de fête.

La conduite du deuil s'impose d'autant moins qu'elle vise à faciliter l'oubli : après un tribut dûment payé -entendons une période de retrait, de tristesse et de commémoration- nous pouvons revenir à la vie civile et même participer à ses réjouissances. Nous préférons que les proches conservent la mémoire du disparu (un mot que nous ne retiendrons pas) et persévèrent dans son évocation régulière.

Pour les mêmes raisons, nous ne sommes pas favorable à l'incinération, qui réduit le cadavre en cendres. Nous le confions à la terre qui ne le désorganisera que lentement. Pourquoi la calcination comme si le corps malade recélait un poison ou comme s'il méritait une sanction (il sera brûlé) ou, du moins, un degré supplémentaire de rapide anéantissement, alors qu'il a porté l'esprit et qu'il continue à en conserver des traces.

Le cimetière facilite justement ce que nous avons demandé : il travaille à sa manière à la maintenance. Nous ne le concevons pas de façon négative ou répulsive comme le lieu où sont déposés les restes et comme s'il fallait aussi enclore tous les morts, en les séparant des vivants. Nous souhaitons éviter cette ultime séparation-exclusion, destinée à faciliter l'oubli.

Nous retenons surtout ce paradoxe de la mort : si elle détruit le vivant (du moins le soma) elle l'intensifie aussi et le rend plus présent. L'ancien vivant demeure ainsi dans le filet salvateur des anniversaires et des justes célébrations.

Et quant aux savants qui ont amélioré nos existences, quant aux héros qui se sont sacrifiés pour la Nation, ils méritent la pérennité. Nos villes partout les rappellent et les célèbrent. Nous leur devons l'hommage de leur immortelle présence.

L'auteur


Né à Langres en 1924, François Dagognet a suivi une double formation philosophique et scientifique. Elève de Canguilhem il devient agrégé de philosophie en 1949, docteur en médecine en 1958. Il a acquis des connaissances précises dans les domaines de la neuropsychiatrie, de la chimie et de la géologie, et s'est employé à réfléchir en philosophe sur les méthodes à l'oeuvre dans ces disciplines.

En savoir plus

Le livre


ABCDaire François Dagognet Le texte ici présenté a été édité dans ABCDaire François DAGOGNET, Editions M-Editer, Vallet, 2004
 

Droits

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auteur(s) :

François Dagognet

contributeur(s) :

Editions M-Editer

information(s) pédagogique(s)

niveau : tous niveaux

type pédagogique : leçon

public visé : enseignant, élève, étudiant

contexte d'usage : classe, salle multimedia, travail autonome, travail à distance, espace documentaire

référence aux programmes :

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