Merci, Jean-Marie Frey, pour cette belle méditation érotique, vivante et savante à la fois.Vous partez d'emblée de la condition humaine comme étant incarnée et du sentiment amoureux comme une tentative de surmonter l'inquiétude que cette incarnation suscite en nous : il n'y a pas d'amour véritable sans rapport charnel au monde et surtout à autrui. Mais, demandez-vous, la relation amoureuse peut-elle apaiser cette inquiétude ?Si l'interprétation antique de l'amour en termes de recherche de sa moitié est séduisante, elle ne rend pas réellement compte du sentiment amoureux d'aujourd'hui, ni la conception platonicienne de la recherche d'une beauté trop métaphysique pour notre époque qui place l'amour dans la relation à autrui, à un autre moi que moi qui me reconnaîtrait dans l'unicité de ma conscience. Un tel amour ne se peut fonder sur un contrat - comme chez Kant - mais sur l'engagement d'une liberté qui accepte de « s'empâter dans un corps », dans la chair qui tressaille sous la caresse - comme chez Sartre - : mais, là encore, le corps amoureux ne peut répondre à l'inquiétude existentielle car il est l'incarnation même d'une inquiétude.
La pudibonderie, demandez-vous alors, ne serait-elle pas un moyen d'apaiser une telle inquiétude, en voilant voire dérobant le corps amoureux ? Mais ce n'est là qu'une illusion car à vouloir « cacher ce qu'on ne saurait voir » on sombre dans l'obsession d'un objet du désir réduit à l'obscénité.
Reste alors, semble-t-il, la voie du libertin qui, lui, ne veut plus voir la conscience de l'autre, comme chez le Valmont des Liaisons dangereuses (Choderlos de Laclos). Mais cette tentative d'isoler le corps de la conscience et même de morceler le corps pour en jouir (comme dans la pornographie) témoigne d'une volonté technique paradoxalement métaphysique en ce que le libertin refuse d'être affecté.
Que penser et surtout que faire, alors, si l'on ne peut évacuer l'inquiétude de la relation amoureuse, sinon accepter cette inquiétude amoureuse qui tient essentiellement à l'imprévisibilité des libertés qui se rencontrent dans un tel sentiment, qui nous fait entrer dans « le jeu de l'amour et du hasard », jeu que refusent, chacun à sa façon, le pudibond et le libertin ? Il y a bien un art et même une sagesse de l'amour, qui réside dans l'acceptation d'être touché, d'être affecté par l'autre, et qui confère à l'amant, comme à l'aimé peut-on espérer, la puissance d'être.
Rédacteur :
Joël GAUBERT