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Les échanges, Jean-Marie Frey

mis à jour le 10/06/2011


jean-Marie Frey

On trouvera dans cette ressource, un texte issu de la formation continue (2009-2010) suivi de l'enregistrement d'une conférence de Jean-Marie Frey portant sur la notion d'échange. Dans le texte, l'auteur montre que pour étudier les échanges, il faut considérer  l'axe de la connaissance (la science, la métaphysique, la religion) et l'axe de l'action (la morale, la politique, la technique, l'art). Il nous invite ainsi à mettre en perspective un grand nombre de notions constituant les programmes de philosophie des séries générales et technologiques.

mots clés : philosophie, échange, culture, langage, action, communication, langage, art


Introduction :


Dans le programme de philosophie des séries générales et technologiques, on peut lire : « Les notions définissent les champs de problèmes abordés dans l'enseignement. » (Présentation, I.2) Une question, ici : quels sont les problèmes que la notion d'échange circonscrit ? Au premier abord, cette notion semble se rapporter essentiellement à la sphère économique. Le terme « échange » vient du latin cambiare signifiant un transfert de biens ou de services entre deux parties dès lors qu'il repose sur leur consentement mutuel. Toutefois, on échange également des regards, des idées, des paroles, des saluts, des coups... Au demeurant, notre notion s'inscrit-elle seulement dans le champ de la culture ? Un être vivant n'échange-t-il pas avec son milieu naturel ? « Par vie, écrit Aristote, nous voulons dire la propriété de par soi-même se nourrir, croître et dépérir. » (De l'âme, II, 1) En se nourrissant, un vivant absorbe des éléments puisés dans son environnement. Et il rejette quelque chose dans son milieu. Se nourrir, n'est-ce pas échanger ? Il y a bien une diversité d'échanges s'inscrivant dans des registres divers. Le premier problème qui se pose est donc celui de la nature même de l'échange : quelles sont les caractéristiques propres à tout échange ?
 

I. Le problème de la nature de l'échange :

Pour penser distinctement les échanges, il convient de commencer par les distinguer de ce qu'ils ne sont pas. À cet égard, la distinction entre l'échange et la communication est éclairante. Certes, échanger, c'est nécessairement communiquer. Mais l'inverse n'est pas toujours vrai. On peut communiquer sans échanger. Il suffit de transmettre quelque chose. En ce sens, la communication est un phénomène naturel. Le soleil ne communique-t-il pas sa chaleur à la terre ? Et les animaux ne transmettent-ils pas des informations ? Pourtant, ils n'échangent pas. Comme le remarque Descartes, une machine qui communiquerait en émettant des sons ne parlerait pas pour autant (voir Discours de la méthode, V). Comment pourrait-elle dialoguer, c'est-à-dire échanger des idées ? Le perroquet et la pie ne le peuvent pas davantage. D'une façon générale, et en ce qui concerne la vie biologique, il n'existe qu'une interaction entre le « milieu intérieur » et le « milieu extérieur ». Aucun consentement mutuel n'est requis. La nature ne  donne pas l'air que le corps respire en vue d'obtenir un contre-don en échange. Et puis un être sans conscience ne saurait se sentir obligé envers la nature. Il n'expire pas pour payer son environnement en contrepartie de l'air qu'il a inspiré. Il n'échange pas parce qu'il ignore la réciprocité. L'échange est une relation fondée sur une action réciproque. Pour communiquer, la corporéité suffit. En revanche, l'échange suppose à la fois la matière et l'esprit. D'abord, sans le corps il n'y aurait pas de besoins. Et puis sans lui, nous ne serions que des âmes désincarnées, solitaires ou fusionnant entre elles et, par suite, trop proches ou trop distantes pour échanger quoi que ce soit. Dans la fusion on n'échange pas. L'échange suppose une distance. Une séparation radicale empêche également d'échanger. Il faut au moins pouvoir communiquer. Un absolu sans corps ignore l'échange. Il n'a pas de besoins non satisfaits. Et il ne dialogue pas. Dans les religions révélées, la parole de Dieu n'est-elle pas une révélation, un don unilatéral ? Mais le corps ne suffit pas. Un être sans conscience ne commerce pas. Échanger, c'est donner quelque chose que l'on a en vue d'obtenir quelque chose que l'on n'a pas. Une telle intention enveloppe la représentation d'une fin poursuivie. La conscience est ici nécessaire en tant que pensée. Ensuite, recevoir engendre l'obligation de rendre. Cette exigence de réciprocité n'est pas étrangère à la conscience morale. Par conséquent, l'esprit est requis. Or l'esprit a besoin d'être cultivé. Sans la société il n'est qu'une pure virtualité. Nous rencontrons aussitôt le problème touchant à l'existence sociale. Certes, sans la vie collective il n'y aurait pas de réciprocité. Il n'y aurait pas d'échanges. Mais sans échanges, une société est-elle possible ?
 

II. Le problème du rapport entre la société et les échanges :


Pour Rousseau, un homme naturel n'échangerait en aucune manière. Il serait solitaire et seulement perfectible. L'échange naît avec la société. Pour qu'il soit concevable, il faut que l'homme soit arraché à l'état de nature par le besoin non satisfait. Platon soutenait déjà une telle position : « Ce qui donne naissance à une cité, écrivait-il, c'est, je crois, l'impuissance où se trouve chaque individu de se suffire à lui-même. » (République, II) D'abord, le manque enfante la vie sociale. Ensuite, la division du travail rend nécessaire l'échange. On travaille mieux lorsqu'on exerce un métier unique. Il faut alors échanger ce que l'on a produit. Mais cette réciprocité n'est-elle pas ce qui lie dorénavant les hommes entre eux ? Ne crée-t-elle pas un lien social ? On le voit, si la cité est le creuset des échanges, ce sont bien les échanges qui instituent une société digne de ce nom. Sans eux il n'y a qu'une somme d'individus juxtaposés. Il n'y a pas d'unité. Il faut dire qu'une société humaine n'est pas un simple agrégat. C'est un ensemble de personnes entretenant des relations réciproques durables. Cela signifie que la circulation des biens et des services, des personnes et des signes, est constitutive de toutes les sociétés ! C'est elle qui institue un ordre social véritable. Encore faut-il que les échanges ne s'éloignent pas de leur fonction première. Ne peuvent-il pas provoquer le désordre ? Ne peuvent-ils pas corrompre les attaches sociales ? Nous sommes à présent confrontés au problème du sens des échanges : pourquoi échange-t-on ? Est-ce seulement pour satisfaire ses besoins ? Quelle est la fin de l'échange ?
 

III. Le problème du sens des échanges :


Le prêteur et sa femme de Quentin Metsys (musée du Louvre) Pour Aristote, l'échange n'est pas un fait humain primitif. Dans la communauté familiale ancestrale tous les biens sont en commun. Ils n'ont qu'une valeur d'usage. On ne les échange pas. Avec l'extension de la communauté, apparaît le troc. Cet échange ne peut pas être toujours équilibré. Si, par exemple, un cordonnier a besoin d'une maison tandis qu'un maçon manque d'une paire de sandales, comment échangeront-ils équitablement ? (Voir Éthique à Nicomaque, V, V) L'invention de l'argent permet de surmonter cette difficulté. Par le moyen de cette convention on peut évaluer le bien échangé. À ce niveau, la fin de l'échange est la satisfaction du besoin. Or avec la monnaie on voit émerger la figure du commerçant. Immédiatement, une perversion de l'échange devient possible. L'argent qui est par nature un moyen peut devenir la fin du commerce. Pourtant, à lui seul il n'empêche pas de mourir de faim ! À présent, l'échange ne vise plus la satisfaction des besoins naturels. Il permet l'accroissement d'une richesse superflue désirée pour elle-même. Ce mouvement est sans limites. Sans achèvement. Il est contre-nature. La nature d'une chose n'est-elle pas la fin qu'elle est destinée à remplir ? Comment en arrive-t-on à une telle perversion ? Pourquoi des hommes s'arrachent-il de la nature, au risque de se perdre dans une recherche indéfinie et donc malheureuse ? En réalité, c'est une fausse conception du bonheur qui les anime. Ils échangent pour être heureux. Et puis ils s'égarent.


Les hommes qui accumulent de l'argent se méprennent sur la nature de la vie heureuse. L'argent n'accroît pas leurs qualités d'âme. Il leur permet seulement de jouir indéfiniment des plaisirs, du pouvoir, c'est-à-dire de satisfaire leur corps. Lorsque le commerce ne leur suffit plus, ils se tournent vers d'autres moyens. Certains monnayent leur courage en devenant mercenaires. D'autres rentabilisent l'art de la médecine. Tous font de leurs  facultés un usage contraire à la nature. Le courage et la santé ne sont pas naturellement destinés à l'argent. Lorsqu'elle n'est plus un moyen, la monnaie corrompt tout. Elle n'est pas au service de la satisfaction des besoins de tous. Elle sert l'intérêt de quelques-uns. Elle distend les liens sociaux. Elle isole l'individu en ne le rattachant aux autres que par l'intérêt. Avec elle, le moi se fait centre de tout. L'unité de la société disparaît. Au fond, on commerce ici pour affirmer sa puissance. Toutefois, sont-ce les échanges véritables qui sont mis en jeu ? Ne s'agit-il pas seulement d'une perversion ? Il faut introduire une réflexion morale. N'y a-t-il pas des choses qui ne peuvent pas être évaluées en termes monétaires ? Surgit à présent un questionnement sur la limite des échanges.
 

IV. Le problème de la limite des échanges :


Platon condamnait les sophistes qui exigeaient d'être payés pour leur enseignement. Est-ce à dire qu'il y ait du hors de prix ? On ne peut vendre que ce dont on est propriétaire. L'artiste est-il propriétaire de la beauté ? Le philosophe et le scientifique sont-ils propriétaires de la vérité ? L'homme vertueux est-il propriétaire du bien ?


Le talent de l'artiste est-il réductible à une technique ? N'est-il pas un don ? En ce cas, est-il moral de monnayer la beauté qu'il révèle ou qu'il produit ? De même, lorsque Socrate enseigne, il n'apporte pas la vérité comme une donnée extérieure. Bien au contraire. Il pratique une maïeutique, un art de la démonstration permettant de découvrir la vérité qui est en chacun de nous. Comment pourrait-il vendre ce qui ne lui appartient pas ? Enfin, le bien renvoie toujours à quelque chose qui dépasse la volonté particulière d'un individu singulier : Dieu, la nature, l'ordre social ou la liberté. En tous les cas, nul n'est propriétaire du bien. Comment pourrait-on légitimement l'inscrire dans le monde marchand ? En un mot, n'y a-t-il pas des choses qui n'ont pas de prix, et qui, pour cette raison, doivent échapper radicalement aux échanges commerciaux ? En ce domaine, n'est-ce pas le don qui devrait prévaloir ? Le problème qui s'impose à présent porte sur la nature de l'échange juste.
 

V. Le problème de la justice dans les échanges :

 
Donner, recevoir et rendre constituent les trois moments d'un échange sans monnaie, ne visant aucun profit, et constituant, au moins en apparence, une relation paisible à autrui. N'y a-t-il pas là un modèle de justice dans l'échange ? Si on le compare à l'échange marchand, le don pourrait bien cumuler tous les avantages. D'abord, il semble indissociable de la liberté. Donner vraiment, n'est-ce pas donner volontairement, librement ? Ensuite, le don pourrait bien établir des liens communautaires permettant d'échapper à la concurrence qui règne dans la sphère du marché. Enfin, n'est-il pas moral de donner ? Il faut ici se garder d'une illusion.
Le don touche-t-il vraiment à la liberté ? Le donataire hérite d'une dette envers le donateur. Ne perd-il pas son indépendance ? À l'inverse, l'échange marchand permet d'être quitte. L'argent est un moyen de liquider en permanence la dette. La valeur reconnue à la monnaie est un instrument de libération de l'individu à l'égard des communautés closes, des castes. Elle introduit une mobilité des personnes au moins en droit. Et puis l'argent, en tant que moyen de commercer, n'est pas sans lien avec la réalisation d'une société politique juste. N'est-il pas, selon Aristote, ce qui introduit de l'équité dans l'échange ?
 
Le don crée-t-il un lien social ? Permet-il d'échapper à la logique inquiétante de la rivalité et de la compétition ? Rien n'est moins sûr. L'exemple du Potlatch examiné par Mauss montre à quel point le don n'est pas toujours étranger à l'antagonisme et à la violence. Chez les amérindiens d'Amérique du Nord, le sociologue a observé qu'un devoir de réciprocité est au cœur du phénomène du don archaïque. D'abord, il y a l'obligation de donner. Celui qui tente d'échapper à ce devoir perd son statut, à l'instar de celui qui ne rend pas. Et pour ne plus subir l'ascendant du donateur, le donataire est porté à offrir en retour quelque chose dont la valeur est supérieure au bien qu'il a reçu. Derechef, un contre-don apparaît nécessaire, etc. On voit surgir ici un échange prenant la forme d'une lutte. Et ce n'est pas un commerce lucratif qui est en jeu ! Chacun peut être amené à détruire ses richesses pour éclipser son rival, ce qui est économiquement improductif. Le don cérémoniel est indifférent à la satisfaction des besoins naturels. Cet échange détermine la place que chacun va occuper dans la société. Il met en scène un désir de reconnaissance. « Il ne s'agit pas d'un échange de biens, écrit Mauss, il s'agit d'engagement de soi par le truchement de ces biens. » (Essai sur le don) On aurait tort de croire que l'abolition de l'argent, du profit et de l'intérêt économique sera suffisante pour qu'une société pacifiée voit le jour !

Le don n'apporte pas nécessairement la paix. Il peut même arriver qu'il soit immoral. Serait-il juste de donner sa liberté ? Lorsque Rousseau critique le pacte de soumission, il démontre que la liberté n'a pas de prix, qu'elle ne peut pas être échangée, et que soutenir le contraire revient à dissoudre l'unité sociale. Au fond, en prétendant échanger sa liberté contre l'assurance d'une existence paisible, on s'engage toujours dans une démarche absurde et, par suite, illégitime. Renoncer à sa liberté, c'est renoncer aux conditions de sa sécurité.  « Je te donne ma liberté, à condition que tu puisses me prendre la vie. » Qui voudrait d'une telle convention ? Il est impossible d'envisager un dédommagement pour celui qui renonce à sa liberté. « Soit d'un homme à un homme, écrit Rousseau, soit d'un homme à un peuple, ce discours sera toujours également insensé. Je fais avec toi une convention toute à ta charge et toute à mon profit, que j'observerai tant qu'il me plaira, et que tu observeras tant qu'il me plaira. » (Contrat social, I, IV) La liberté n'a pas de prix. Elle ne saurait être échangée comme on troque un bien que l'on possède, et que l'on peut abandonner sans mettre en jeu son être même. Une politique qui oublierait cela ferait violence à l'homme. Elle serait illégitime. La liberté est inaliénable. On ne peut pas la vendre. Et la donner gratuitement serait insensé. La folie ne fait pas le droit ! Décidément, la logique du don ne résout pas tous les problèmes. Un don moral est pourtant concevable.

Il convient de bien distinguer le don cérémoniel et le don moral. Pour Kant, agir moralement ce n'est pas agir par intérêt. C'est accomplir son action par devoir. Obéir à l'impératif catégorique. Cette règle est un commandement sans condition. Pour cette raison, elle est universalisable. Elle vaut pour tous les hommes. Une telle prescription n'est pas un impératif hypothétique. Elle n'est pas un commandement sous condition. Donner moralement, ce n'est pas donner si autrui est juste à son égard ou si l'on est assuré de recevoir en retour l'équivalent de ce que l'on cède. Le don et la liberté peuvent ici être articulés. Si je donne seulement parce que c'est mon devoir d'agir ainsi, alors en donnant j'obéis à la loi que je me prescris en tant qu'être raisonnable. Mon action est à la fois morale et libre. Elle est autonome. N'y a-t-il pas là une modalité singulière de l'échange ? La moralité ne favorise-t-elle pas la communication et la réciprocité entre les hommes ? Agir comme si la maxime de mon action devait être érigée en loi universelle de la nature, n'est-ce pas agir comme si ce que je faisais à autrui devait m'être appliqué au même moment ou en retour ?

En résumé, il faut penser la place qui revient aux diverses modalités de l'échange que nous avons rencontrées. L'échange marchand n'est pas sans lien avec la liberté individuelle entendue comme indépendance au regard des appartenances communautaires. De son côté, le don cérémoniel révèle un échange marqué par le désir de reconnaissance. Enfin, le don moral ouvre la voie d'une liberté entendue comme autonomie sur le fond d'un idéal de réciprocité véritable entre les esprits.

Jean-Marie Frey, Angers, avril 2010

Conférence (20') :


Présentation :
Dans cette conférence enregistrée lors des Rencontres de Sophie en mars 2010 à Nantes, Jean-Marie Frey reprend l'analyse de la notion d'échange. Il s'interroge sur le monde marchand, et il met en question la valeur du don dans la relation à l'autre.
  

L'auteur :

 

Droits :


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contributeur(s) :

Stéphane Vendé

information(s) pédagogique(s)

niveau : tous niveaux

type pédagogique : démarche pédagogique, préparation pédagogique, leçon

public visé : non précisé

contexte d'usage :

référence aux programmes : La notion centrale : les échanges
Les notions associées: le langage, la subjectivité, la technique, la raison et le réel, l'interprétation.

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