Extrait du livre : « Du côté des petites filles » d'Elena Gianini Belotti
Si l’on compare les images féminines de la littérature enfantine contemporaine avec celles des légendes traditionnelles, on s’aperçoit que bien peu de choses ont changé. Les vieilles légendes nous offrent des femmes douces, passives, muettes, seulement préoccupées par leur beauté, vraiment incapables et bonnes à rien. En revanche, les figures masculines sont actives, fortes, courageuses, loyales, intelligentes.
Le Petit Chaperon rouge est ainsi l’histoire d’une fillette limite de la débilité mentale, qui est envoyée par une mère irresponsable à travers des bois profonds infestés de loups, pour apporter à sa grand-mère malade de petits paniers bourrés de galettes. Avec de telles déterminations, sa fin ne surprend guère. Mais tant d’étourderie, qu’on n’aurait jamais pu attribuer à un garçon, repose entièrement sur la certitude qu’il y a toujours à l’endroit et au moment voulus un chasseur courageux et efficace prêt à sauver du loup la grand-mère et la petite fille.
Blanche-Neige est une autre petite oie blanche qui accepte la première pomme venue, alors qu’on l’avait sévèrement mise en garde de ne se fier à personne. Lorsque les sept nains acceptent de lui donner l’hospitalité, les rôles se remettent en place : eux iront travailler et elle tiendra pour eux la maison, reprisera, balaiera, cuisinera en attendant leur retour. Elle aussi vit comme l’autruche, la tête dans le sable, et la seule qualité qu’on lui reconnaisse est la beauté. mais puisque ce caractère est un don de la nature, et non un effet de la volonté individuelle, il ne lui fait pas tellement honneur. Elle réussit toujours à se mettre dans des situations impossibles, et pour l’en tirer comme toujours, il faut l’intervention d’un homme, le Prince charmant, qui l’épousera fatalement.
Cendrillon est le prototype des vertus domestiques, de l’humilité, de la patience, de la servilité, du sous-développement de la conscience, elle n’est pas très différente des types féminins décrite dans les livres de lecture aujourd’hui en usage dans les classes primaires et dans la littérature enfantine en général. Elle non plus ne bouge pas le petit doigt pour sortir d’une situation intolérable, elle ravale les humiliations et les vexations, elle est sans dignité ni courage. Elle aussi accepte que ce soit un homme qui la sauve, c’est son unique recours, mais rien ne dit que ce dernier la traitera mieux qu’elle ne l’était jusqu’alors.
[,,,] Pour autant qu'on prenne la peine de le chercher, il n'existe pas de personnage féminin intelligent, courageux, actifs et loyal. Même les bonnes fées n'ont pas recours à leurs ressources personnelles, mais à un pouvoir magique qui leur a été conféré et qui est positif sans raison logique, de même qu'il est malfaisant chez les sorcières. Un personnage féminin doué de qualités humaines altruistes, qui choisit son comportement courageusement en toute lucidité, n'existe pas. La force émotive avec laquelle les enfants s'identifient à ces personnages confère à ces derniers un grand pouvoir de suggestion, qui se trouve renforcé par d'innombrables messages sociaux tout à fait cohérents. S'il s'agissait de mythes isolés survivant dans une culture qui s'en détache, leur influence serait négligeable, mais la culture est au contraire imprégnée des mêmes valeurs que ces histoires transmettent, même si ces valeurs sont affaiblies et atténuées.
Elena Gianini Belotti, Du côté des petites filles, Editions des femmes, 1974.