Larme
d'amour
Rosa regarda son réveil digital: 7h30. Elle se leva et prit garde
de ne pas réveiller le jeune homme brun allongé près d'elle. La jeune femme
se prépare un café. Elle s'assit sur le rebord de la fenêtre et but tout le
liquide d'un air penseur. Doucement Christian se réveilla et porta son regard
sur elle, une lueur d'amour et de bonheur au coin de son sourire rêveur.
Rosa était à Paris depuis un an et deux mois. Avant cela ,
elle avait été à Strasbourg, Bordeaux , Nancy , Lille et beaucoup d'autres
grandes villes françaises. Pour ses cinquante ans , elle était même partie en
Belgique. En fait , elle était née dans un couffin doré en campagne
auvergnate en 1863 sous le nom de Rosaline Debégeart. Cela lui faisait
exactement cent vingt-quatre ans. Age assez improbable, je vous l'accorde. Rosa
n'était pas comme les autres : elle vieillissait très lentement. Son espérance
de vie devrait avoisiner les cinq cent ans. Sa mère s'en était aperçue vers
ses deux ans. Elle avait alors déménagé pour mieux dissimuler cette
"tare" aux yeux du monde. Quand
Rosa était petite et voulait voir le monde, sa mère lui disait :" Toi ma
Rosaline, tu as l'éternité devant toi !". Son père, lui, ne disait rien.
Elle ne l'avait pas connu. On lui avait dit qu'il était mort pour la France.
Elle se demandait bien comment ; il n'y avait pas eu de guerre en 1863. Peut-être
était-il mort en tombant de l'escalier vertigineux de la maison après être
passé sous une échelle, ou bien était-il mort percuté par une charrette
tandis qu'il regardait un chat noir passer... mystère.
Rosa avait rencontré Kristian au cours d'un mariage. Elle s'y était
faite invitée en tant que photographe. Et comme la beauté peut-être un véritable
passe-partout, elle était restée au bal et n'avait plus eu qu'à user de ses
charmes. Ca avait été facile. Ils avaient dansé toute la soirée. Le jeune
homme bien vêtu s'était fait prendre au piège comme un vulgaire insecte sur
du papier tue-mouche. Elle l'avait emmené dans son lit, puis il avait cédé à
tous ses caprices durant plus de huit mois. C'était un homme un peu brutal,
mais gentil, quoique parfois un peu égoïste. Ils avaient vécu de bons moments
ensemble. Mais aujourd'hui, il fallait qu'elle parte, qu'elle oublie, qu'elle
recommence.
Kristian l'observait amoureusement boire son café au coin de
la fenêtre. Qu'elle était belle, la plus belle chose qui lui était arrivée
dans sa vie ! Elle était rousse et avait de superbes yeux verts, doux et
provocateurs. Sa taille gracile mettait en valeur des formes si harmonieuses et
attirantes qu'aucun homme ne lui avait jamais résisté. La veille, Kristian
l'avait demandé en mariage. Comme à son habitude, elle n'avait rien dit, avait
souri et l'avait embrassé tendrement.
Rosa s'approcha du lit et embrassa Kristian puis lui dit: "-Il faut que j'y
aille, je vais être en retard au boulot.
-Vas-y,
sinon la vieille Fifi va encore te faire la morale."
Elle
travaillait dans un grand magasin de mode avec vue imprenable sur la Seine.
Rosa s'habilla en vitesse. "A ce soir", dit-elle. Elle sortit
et descendit les deux étages de l'immeuble. Elle marcha droit devant elle
jusqu'à la gare d'Austerlitz. Là, elle entra dans une cabine téléphonique et
réserva un allé simple pour Dublin. Elle avait toujours rêvé d'aller en
Irlande. Kristian était bien assez riche pour lui payer ce voyage. Elle sortit
de la cabine et se promena à travers Paris durant toute la journée. Vers 17
heures, elle rentra pour faire sa valise. Kristian ne serait pas là avant 19
heures. Elle emporta quatre robes, des babioles et cinq mille euros et partit en
laissant un mot à Kristian:" Adieu. Rosa. "
Le vol fut court et agréable. Elle n'avait eu aucune peine
à se séparer de Kristian. D'ailleurs, elle n'en avait pas eu pour les
trente-deux précédents. Elle n'avait jamais éprouvé de l'amour pour
personne. Son père n'avait pas été là et sa mère s'était occupée d'elle
comme elle s'était occupée de ses
pantoufles. Elle l'avait quittée alors que la tignasse rousse de sa fille
culminait à peine à un mètre cinquante
d'altitude. Ainsi, à trente-cinq ans, il lui avait fallu se vieillir à
grand renfort de maquillage et de jupes longues.
Elle avait tout d'abord subsisté grâce à l'héritage, puis elle avait
eu l'idée de se servir de sa beauté pour arnaquer les hommes. Jusque-là, elle
n'avait jamais échoué.
Elle sortit de l'avion et prit un taxi à la sortie de l'aéroport.
Elle trouva un hôtel plus que convenable et s'y installa le temps de trouver
une "âme charitable ". C'était le dix mars. Le dix-sept, il y aurait
une fête gigantesque: la St Patrick. C'était l'occasion rêvée. Les hommes
non mariés ne manqueraient pas.
Comme
elle l'avait fait à chaque changement de lieu, elle changea d'identité. C'était
une précaution pouvant paraître inutile, mais Rosa était ainsi plus sûre
qu'aucune de ses anciennes conquêtes ne viendrait
à sa recherche. C'était aussi pour cette raison qu'elle côtoyait peu la
campagne: on s'y faisait trop vite connaître. Ainsi, Rosa devint Aline.
Elle passa une agréable semaine à visiter Dublin et ses
environs. Durant ses longues marches, de doux rayons de soleil venaient lui
caresser les joues. Que ce pays était agréable! Elle aurait tant souhaité que
cette semaine se prolonge. La veille de la fête nationale, elle regarnit sa
garde robe dans les boutiques chics de Dublin. Elle se leva très tôt ce
dix-sept Mars. C'était un Jeudi. Elle fit sa toilette et se prépara. Elle mit
une magnifique robe rouge à manches courtes et par-dessus un gilet de laine
noir. Elle se maquilla. Pas trop, juste assez pour mettre ses yeux en valeur.
Elle sortit de sa chambre et, au détour d'un couloir, elle heurta une personne
qui venait en sens inverse. Son sac se déversa sur le sol. Elle s'empressa de
tout ramasser et, à sa grande surprise, d'autres mains plus grandes, plus
fortes se joignirent aux siennes. Une fois le contenu du sac ramassé,
Aline leva les yeux et rencontra un regard d'un bleu intense. Elle resta ainsi,
muette. Soudain, il sourit: "-Excusez-moi mademoiselle, je ne vous avais
pas vue.
-Non, ce... ce n'est pas grave, réussit-elle à balbutier.
-Bien, il fut que j'y aille. Il lui sourit à nouveau. A une prochaine fois
j'espère.
-Oui, au revoir"
Le jeune homme repartit, laissant Aline dans une sorte de transe qu'elle
n'arrivait pas à s'expliquer. Elle se reprit et monta dans l'ascenseur.
Aline avait passé une journée merveilleuse. Comme elle
l'avait prévu, un bon nombre de jeunes hommes avaient été à se disposition.
Cette fois, elle avait jeté son dévolu sur un grand châtain qui entraînait
les jeunes au hurling, un sport irlandais donc elle n'avait pas compris toutes
les règles. Il lui racontait comment un jour il avait sauvé un enfant de la
noyade quand soudain elle aperçut deux yeux bleus à travers la foule. Sans
trop savoir pourquoi, elle se dirigea vers eux, laissant les exploits du grand
homme sans suite. Elle était à peine arrivé à sa hauteur que le jeune homme
la vit. Il lui sourit et s'avança vers elle :
"- Vous êtes de toute beauté mademoiselle. Notre rencontre a dû être
trop brève pour que je m'en aperçoive réellement.
- Vous êtes flatteur, renchérit-elle les joues en feu. Vous n'êtes pas mal
non plus avec votre t-shirt Snoopi !"
Ils se mirent à glousser. Ils s'éloignèrent de la foule et prirent une ruelle
où planait une douce odeur de crêpes.
"-
Mais dites-moi, vous n'êtes pas d'ici ?
- Non, je suis française.
- Votre anglais est vraiment trompeur !
- Merci, c'est une nurse irlandaise qui m'a appris cette langue.
Ils parlèrent ainsi durant toute la soirée. Lui, il
s'appelait Mickaël, il était journaliste à Dublin. Il aimait le chocolat,
mais pas le noir, que le blanc. Le t-shirt Snoopi qu'il portait était un cadeau
que sa grand-mère lui avait fait la veille. Il s'était senti obligé de le
porter. Ils s'assirent un moment le long du canal royal, et dégustèrent ce
moment de calme, bercés par l'écoulement tranquille de la rivière. Soudain,
Aline sentit une main chaude prendre la sienne. Elle leva les yeux vers Mickaël
et vit ses lèvres s'approcher des siennes.
"
Il est tard", dit-elle
subitement.
Cette
nuit-là, elle dormit très mal. Qui était-il
ce Mickaël ? Pourquoi se sentait-elle si bien avec mais en même temps il y
avait cette douleur dans la poitrine. Jamais elle n'avait ressenti de sentiments
aussi confus. Elle avait connu plus de choses que quiconque : les premières
voitures à essences, les deux grandes guerres, la troisième république, et même
l'indépendance de l'Irlande. Et pourtant, en cet instant, elle se sentait bien
ignorante.
Ce
samedi, elle reçut la visite de Mickaël. Il 'invitait à dîner. Ils allèrent
dans un grand restaurant, non loin de Island Bridge. Aline passait une
merveilleuse soirée, et cette fois, il n'essaya même pas de l'embrasser. Il la
ramena chez elle, ivre de bonheur vers deux heures du matin.
Le mois suivant, Mickaël prit un congé dans le but de
faire visiter son pays à "sa petite française". Ils allèrent ainsi
de Waterford à Donegale, en passant par Cork et Galway. Il leur fallut une
semaine pour tout découvrir. Aline pensait rêver. Jamais elle n'avait été
aussi heureuse. Le quatrième, alors qu'ils se promenaient au bord de la Lee,
Aline s'arrêta, regarda au plus profond des miroirs bleutés qui la faisaient
tant chavirer, et embrassa Mickaël. Cette nuit-là, elle connut un bonheur
qu'elle n'eût jamais soupçonné pouvoir ressentir. Durant les longues journées
qui suivirent ce voyage, Aline fut assaillie par une multitude de sentiments.
Elle était heureuse comme jamais elle ne l'avait été auparavant. Elle aurait
aimé que le temps s'arrête, que le bonheur n'ait pas de fin. D'un autre côté,
il y avait cette méfiance, cette petite voix qui lui disait : "Prends
garde, ne te fais pas avoir. Les hommes te feront souffrir si tu ne les devances
pas." Ce sentiment la rongeait. Elle était tiraillée entre cette farouche
méfiance et un amour naissant au coin de son cœur de pierre.
Un mois plus tard, Aline emménagea chez Mickaël. Son
appartement était grand et trop vide. Dans le salon, il y avait une horrifiante
collection de poignards, de toutes formes et de toutes tailles. Son regard fut
immédiatement attiré par une courte dague sertie de diamants.
"-Ta collection de poignards est vraiment impressionnante. Jamais je n'en
ai vu d'aussi belle.
-Je les tiens de mon père, qui les tenait lui-même de son père. Alors tu
vois, y a pas que du neuf !
-Et celui là? Elle point la courte dague. Où l'as-tu trouvé?
-Cette dague était à mon grand-père. Elle te plaît, hein ? Elle acquiesça.
-Moi aussi, ajouta-t-il.
Ils montèrent tous ses paquets et déballèrent robes, pulls et chaussures.
Au bout de deux mois de vie commune, Mickaël s'en rendait
bien compte : Il aimait Aline comme jamais il n'avait aimé. Ils étaient faits
l'un pour l'autre. C'était le 22 mai. Il avait pris sa décision. Il fallait
que leur amour soit déclaré et scellé. Le soir même, en rentrant
du journal, il passa à la bijouterie.
Aline regardait, mortifiée, la bague
sertie d'un magnifique diamant, qu'elle portait au doigt. Elle se trouvait dans
un pub au coin de deux rues sombres nommé "le Phillies".Elle était
assise sur un grand tabouret, le long d'un comptoir qui dessinait un angle
parallèle à la vitrine courbe. De l'autre côté un homme d'une cinquantaine
d'années parlait avec le barman. Il n'avait pas l'air d'être à sa première
pression. Tandis qu'il parlait de ses problèmes, ses yeux brillants roulaient
paresseusement d'un bout à l'autre de la pièce.
Le
barman, lui, écoutait mécaniquement les déboires de son client tout en lavant
des verres. Il était blond et portait une blouse blanche qui accusait sa pâleur.
Il lui avait gentiment demandé ce qu'elle désirait. Après hésitation elle
avait commandé une guiness. Cette bière irlandaise d'un noir profond lui avait
tout de suite plu. Elle plongea son regard dans le liquide noirâtre. Elle avait
besoin de se calmer et de réflèchir à ce qui venait d'arriver. Elle tourna et
retourna la superbe bague sûrement très chère qu'elle portait au doigt. Elle
s'arrêta, contempla le bijou avec tristesse et amertume.
Un
tintement retentit. Un homme aux larges épaules vint s'asseoir sur le tabouret
à côté d'elle. Il commanda un whisky. Il portait un costume gris et un
chapeau. Il paraissait jeune, mais elle n'en était pas sûr à cause de son
chapeau qui ombrageait son visage. Il but cul-sec son whisky, sortit un paquet
de cigarettes :"Vous en voulez une?"Elle déclina l'offre et but sa
pinte à grandes gorgées. Elle ne savait plus où elle en était. Pour la première
fois de sa vie, elle avait connu le vrai bonheur avec un homme. Elle ne lui
avait jamais dit "je t'aime" pas comme aux autres. Elle se refusait de
se l'avouer ; mais à ce moment là tout en regardant cette bague elle comprit :
elle aimait Mickael. Elle l'aimait du vrai amour ; celui qui fait souffrir.
Et
voilà maintenant qu'il la demandait en mariage. Elle se trouvait dans une
impasse, piégé dans son propre filet. Elle ne pouvait l'épouser. Il
s'apercevrait vite qu'elle restait jeune. Il ne comprendrait pas. Et puis, bientôt
il mourrait. Non, ça n'était pas possible. Qu'allait-elle bien lui
dire?Qu'elle ne voulait pas l'épouser?Qu'elle ne le voulait pas?Fallait-il
qu'elle parte, comme pour les autres;ou bien tout lui avouer et vivre ce peu de
temps avec lui?Décidément, rien de tout cela n'était possible.
Le
barman essuyait ses verres dans un grincement énervant. L'homme saoul divaguait
et parlait tout seul d'une voix saccadée et exaspérante.
Que
pouvait-elle bien faire? Elle ne voyait pas. Pour la première fois de sa vie,
elle ne contrôlait pas les évènements. Cette pensée l'anéantissait.
Le barman servit une bière à l'homme à côté d'elle en la
faisant glisser sur le comptoir. L'homme la but en la sirotant dans un
abominable susurrement. Aline plaqua ses mains sur ses oreilles. C'en était
trop. D'un mouvement rapide elle renversa sa bock qui se brisa à terre en un
fracas monstrueux. Silence. Tous se tournèrent vers elle. Le barman alla
chercher un balai et une pelle en marmonnant quelque chose qu'Aline ne comprit
pas. Alors qu'il s'approchait des restes du verre , Aline se pencha et ramassa
un long morceau triangulaire. Les conversations reprirent et le barman ramassa
scrupuleusement tous les morceaux de verres tranchant comme des lames de rasoir.
Jamais
elle n'aurait pensé en arriver là. Elle ne trouvait pas de solution , elle
n'avait plus le choix. Lentement elle leva le morceau de bock vers son cou.
C'était
la première fois qu'elle échouait. Comment en était-elle arriver là? Elle s'était
prise au piège. Alors , elle versa une larme , une seule.
Puis
d'un geste d'abord tremblant puis décidé et rapide, elle fit pénétrer le
bout de verre tout le long de son cou. Rapidement le rouge de son sang se mêla
au rouge de sa robe, cette robe du bonheur. Elle se sentit chavirer. Sa tête
heurta violemment le sol carrelé. Elle entendit alors des bruits confus. Les
trois hommes devaient paniquer autour d'elle. Et puis plus rien.
Alice Auffrais