Rédaction

            Cela faisait environ une heure qu'elle était assise sur son tabouret, devant le comptoir du bar. Elle avait repris déjà deux thés, et il ne restait qu'un fond dans sa tasse. De temps en temps, elle remettait une de ses mèches rousses derrière son oreille en relevant les yeux, vérifiant qu'elle n'était pas la dernière. Puis, elle se concentrait à nouveau sur le petit médaillon qu'elle tenait dans sa main. On pouvait deviner à son sourire qu’elle y revoyait des souvenirs. Un peu plus loin, un homme en habit sombre lisait un livre. Il ne lui avait pas adressé un seul regard. Il jetait de rapides coups d’œil au barman qui essuyait des verres d’un geste machinal, plongé dans ses pensées, et rabaissait aussitôt la tête pour continuer sa lecture.
Quelques minutes plus tard, un homme entra dans le bar. Habillé d’un costume noir, il s’approcha du comptoir et s’assit sur le tabouret juste à côté de la femme. Il fit mine de ne pas remarquer sa présence et commanda un café, puis il alluma une cigarette. La femme pencha la tête, le regarda longuement et reporta finalement son attention sur le pendentif, absorbée à nouveau avec ce même air nostalgique. L’homme sembla tout de même déconcerté par l’intérêt que la femme avait à son égard. Il se mit alors à observer le barman qui avait repris son chiffon après l’avoir servi. Il devina que le barman s’imaginait dans un rêve exotique, loin des taxis de Londres. En revanche, il ignorait ce que la femme pouvait penser. Elle regardait inlassablement son médaillon.
 
Il y avait un an.
Elle était assise à la même place. Un homme était entré dans le bar, le visage ruisselant de pluie. Elle avait eu un déclic, c’était venu tout seul. Et en cet instant, elle aurait parié tout l’or du monde que lui aussi. Elle s’était dit que c’était ça qu’on appelait coup de foudre : ce haut-le-cœur qui la prenait. Restant à le fixer dans les yeux, elle avait espéré qu’il vienne s’asseoir à ses côtés. C’est ce qu’il avait fait. Une fois installé, il avait commandé un café noir. Après en avoir bu une gorgée, il s’était retourné vers elle. Se sentant observée, elle avait relevé la tête. L’homme s’était dégagé la gorge et l’avait questionnée :                                        
« Qu’est-ce que vous me répondriez, si là, à l’instant même, je vous demandais en mariage ? 
Elle avait paru un instant sceptique. Elle avait alors réfléchi à la question, semblait amusée et avait répondu :
 - A l’instant même, je vous dirais oui sans hésiter. ».    
L’homme avait  regardé autour de lui : le barman était dans ses pensées, rendant son travail de plus en plus superficiel.
 Il n’avait pas réellement cherché à répondre à l’affirmation de la femme, mais avait défié son air convaincu, en parlant honnêtement :
- Je ne vous parle pas de la passade d’une nuit, non, moi je vous parle d’un vrai mariage ! Un vrai avec une belle cérémonie ! 
- Oui, et des fleurs, pleins de fleurs ! s’était-elle imaginée, et dans une grande église ! Je veux même la cathédrale de  Canterbury !
- Et après la cérémonie, nous partirions, dans notre maison, au bord de la mer, bien sûr, avait-il ajouté avec certitude.
- Nous vivrions là-bas, loin de la guerre, des fléaux, des conformismes ! Non, nous serions au-dessus de tout ça ! Nous nous aimerions, avec nos deux enfants ! Filles ou garçons, peu importe !
- J’en veux quatre, avait-il répliqué, quatre enfants ! Quatre brins de soleil, qui ne sauraient rien de ce monde de haine… »
C’est ainsi qu’ils s’étaient imaginés, ils s’étaient raconté la vie qu’ils auraient. Jamais l’un n’avait questionné l’autre de sa venue dans ce bar, ni de sa vie. Non, ils avaient continué à se retrouver dans de multiples rêves. Pas une seule fois elle n’avait envisagé la dure vérité qui les séparerait. Elle avait profité du temps présent. Dans un moment de silence où un ange devait passer, elle avait regardé l’homme en face, et avait déclaré :
« - Vous avez remarqué, que lorsque l’on sait que quelqu’un ou soi-même va mourir, on fait aussitôt plus attention à ce que disent les autres ?
Il n’avait pas paru décontenancé, mais avait été un peu surpris de la question. Il avait simplement répondu :
- Je vous promets que l’on se reverra. ».
Elle n’avait rien répliqué, mais s’était laissée aller à la contemplation du bar.
 
            Elle supposa qu’une heure devait s’être écoulée, car l’homme qui était installé à ses côtés n’était plus là, et il ne restait de lui que deux pièces sur le comptoir. Le barman semblait maintenant endormi et essuyait le même coin de table depuis dix minutes. Elle examina son petit médaillon. Aujourd’hui, elle savait exactement depuis combien de temps elle l’avait. N’étant pas croyante, elle ignorait sa signification, mais il lui rappelait tellement de souvenirs qu’elle ne s’en serait détachée, et il restait sacré à ses yeux.
 
            Il regardait souvent sa montre. Il ne savait pas exactement combien de temps il lui restait. Elle s’était très vite habituée à ce réflexe devenu instinctif. Il avait alors vidé sa poche sur le comptoir, et avait déplié un papier qu’il lui avait ensuite tendu : « Je partis dans les bois parce que je voulais vivre sans me hâter, vivre intensément et sucer toute la moelle secrète de la vie. Je voulais chasser tout ce qui dénaturait la vie pour ne pas, au soir de la vieillesse, découvrir que je n'avais pas vécu. ». Elle s’était demandée ce que c’était, et avait dû paraître décontenancée, car aussitôt, il avait donné une explication :
« - Demain, tôt dans la matinée, je pars en France rejoindre la résistance avec les F.F.L. ; je chasserai tout ce qui dénature la vie ».
Elle avait remarqué qu’il avait récité le texte. Il avait continué :
« Et ensuite, je reviendrai pour vivre avec vous, de n’importe quelle manière ! 
 - Oui, mais quand ?! s’était-elle emportée, sentant la dure réalité la rattraper. »
Un douloureux silence s’était imposé, dur comme du fer.
 
            Il était aussi douloureux qu’à ce moment. Elle releva la tête. Elle se mit à penser qu’il ne viendrait pas, qu’il l’avait oubliée, si lui-même n’était pas oublié en cet instant. Elle se dit que ce n’était pas possible, qu’il avait promis. Et elle se rappela que cette histoire n’était pas réaliste, et pourtant elle y croyait. L’homme à quelques tables plus loin lisait toujours son livre, presque fini désormais. Le barman avait mis de côté son chiffon, et tenait un balai à la main. Son air fatigué lui donnait l’impression de tenter de se rappeler quelque chose. C’était ce qu’elle faisait depuis un an.
 
            Après avoir ramassé ses papiers, il s’était retourné vers elle, et avait cassé leur long silence, après avoir jeté un coup d’œil à sa montre :
« - Je vous promets de revenir : dans un an, je vous le jure, on se retrouvera ici, dans ce bar.
Elle avait senti dans sa voix une fausse conviction, elle avait alors répliqué :
- Et qu’est-ce qui me dit que vous auriez une raison de revenir ?
Il avait esquissé un sourire, l’avait longuement fixée dans les yeux, et avait simplement répondu :
- C’est vous, ma raison. »
Elle s’était sentie seule, très seule. Elle s’était pourtant mise à y croire.
 
            Elle leva la tête : le lecteur tenace parcourait les dernières pages de son livre. Elle se fit la remarque qu’il partirait sitôt son livre achevé. Elle pensa qu’elle  se retrouverait seule. Elle rajusta sa robe rouge, identique à celle qu’elle portait il y a déjà un an. Elle se baissa et sortit de son sac posé par terre un petit miroir qu’elle déplia : il ne restait rien de son rouge à lèvre. Elle ne prit pas la peine d’en remettre. Elle reposa son miroir dans le fond de son sac à main, et chercha son portefeuille, préparant sa monnaie pour le barman. Il ne viendrait pas.
 
            D’un mouvement rapide, il avait regardé une dernière fois sa montre, et lui avait dit :
« - Je dois partir. Je reviendrai.
Sentant les larmes lui monter au yeux, se demandant s’il serait encore vivant, il avait décidé de conclure le plus rapidement possible cette rencontre :
- Dans un an, je serai ici à vous attendre.
- Vous en êtes sûr ? avait-elle demandé, le suppliant de rester.
- Je vous le promets. »
En un geste pressé, il avait sorti de sa poche trois pièces qu’il avait posées sur le comptoir. Il s’était levé, avait fait un bref signe de tête au barman, et s’était dirigé vers la porte. Au moment d’atteindre la poignée, il s’était retourné, et était revenu vers elle. Il avait fouillé dans sa veste de manteau, et avait sortit un petit médaillon. Il lui avait tendu la main, le pendentif au bout, et avait déclaré :
 « - Je vous le prête. J’y tiens beaucoup, dans un an, vous pourrez me le rendre. Je vous fais confiance. Ne m’oubliez pas. ».
Il était aussitôt sorti du bar, repartant sous la fine pluie de Londres, la laissant devant son thé refroidi.
 
            Face au comptoir, elle ne se trouva pas le courage de pleurer. Elle regardait inlassablement ce pendentif qui ne lui appartenait même pas. Elle ne se souvenait que de ces instants, et elle sentait sa mémoire s’amenuiser. Elle eut un sursaut en entendant grincer la chaise de l’homme qui lisait : apparemment, il avait fini son livre. Le voyant se diriger vers la porte et en sortir sans son bouquin, elle but rapidement les dernières gorgées de son thé et sortit sa monnaie préparée. Elle partit du bar sans même saluer le barman. Elle prit tout juste le temps de saisir le livre, ne regardant pas le titre :
«  Monsieur ! cria t-elle en courant vers l’homme sorti du bar. Vous oubliez votre livre !
Interpellé, l’homme se retourna et stoppa sa marche. Voyant son livre, il baissa les yeux et lui dit :
- Je vous remercie, mais vous pouvez le garder, il ne m’appartient pas.
- Mais vous le lisiez à l’instant même ! Reprenez-le ! insista t-elle en lui tendant le bouquin.
Prenant un air gêné, il lui expliqua :
- Je viens de France, un compagnon de la résistance a été fusillé par les allemands. Avant sa fusillade, il m’a fait promettre de venir dans ce bar londonien aujourd’hui. Il m’a aussi confié ce livre avant sa mort, je devais le lire ici. Je ne sais pas pourquoi, mais au moins, j’aurais exaucé ses dernières volontés. C’était un gars bien… 
Il eut un air désolé, et sentant la situation devenue embarrassante, il repoussa la main de la femme, et plaqua le livre contre elle :
- Je vous le donne, je n’en ai plus besoin maintenant. Passez une bonne soirée. »
Elle prit le livre et laissa l’homme s’éloigner. Elle regarda alors la couverture du bouquin : Henry David Thoreau, « Walden ou la vie dans les bois ». Elle ne connaissait pas cet auteur. Elle traversa la route, s’avança vers la poubelle voisine, et jeta le manuscrit dans la poubelle. Une larme à l’œil, elle décida de rentrer chez elle sous la douce pluie qui apparut. Elle se dit juste qu’elle y avait cru. Jamais elle ne sut ce que le livre contenait. Plus tard, il lui arriva d’y penser, avec un goût de mélancolie.
 
« Je partis dans les bois parce que je voulais vivre sans me hâter, vivre intensément et sucer toute la moelle secrète de la vie. Je voulais chasser tout ce qui dénaturait la vie pour ne pas, au soir de la vieillesse, découvrir que je n'avais pas vécu ». Henry David Thoreau.

 

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