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Colomb, héros de l'Espagne, antihéros des Espagnes ?

mis à jour le 20/01/2009


Cristobal colon

Quelles représentations du personnage de Christophe Colomb, les historiens espagnols mettent-ils en avant ? Quels débats contradictoires, quelles visions parfois complémentaires, parfois opposées sont mises en relief chez nos voisins ibériques?

mots clés : Grandes découvertes, Colomb, bac pro trois ans


Dans le cadre des nouveaux programmes des bacs professionnels trois ans, l'un des sujets d'étude proposés pour la seconde professionnelle s'intitule : " Voyages et découvertes, XVIème-XVIIIème siècle ". La première situation historique pouvant faire l'objet d'un travail porte sur :

" Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique "

 Au centre de cette question, la personnalité d'un acteur majeur de l'histoire, Christophe Colomb, personnage complexe aux multiples facettes et dont la biographie comporte autant de zones d'ombres que d'éclairages. 

Existe-t-il un consensus européen sur la vision des personnages clés de notre histoire commune ? Quelques observations liminaires s'imposent :

- les manuels scolaires véhiculent une image globalement exacte en termes scientifiques mais n'intégrent pas suffisamment les apports récents (ou moins récents) de la recherche universitaire, qui plus est... lorsqu'il s'agit d'ouvrages non traduits. 

- il existe peu de liens entre chercheurs, de part et d'autre des frontières des états nations : les histoires nationales se construisent en fonction des problématiques sensibles , mises en valeur à une époque donnée sur un espace géographique délimité : à l'évidence, la question du métissage des cultures est davantage d'actualité en France. De l'autre côté des Pyrénées, on réfléchit plutôt aux liens entre l'histoire de l'Espagne et celle des " Espagnes  ": dans quelle mesure la première étouffe-t-elle la seconde?
 
- comment peut-on construire l'Europe sur des valeurs communes s'il n'y a pas de vision réellement homogène d'un passé commun ?

1 - Colomb, un homme complexe, auteur d'un "délit d'initié"?

C'est la thèse de Juan Manzano Y Manzano (1911-2004)
"Nadie es profeta en su tierra, dice el refrán, encerrando, como la mayor parte de ellos, una verdad que sólo el saber popular es capaz de constatar".
Effectivement, nul n'est prophète en son pays...
Juan Manzano fut historien du droit, spécialiste du droit colonial appliqué "aux Indes" après 1492. Il fut surtout un homme d'archives, explorant sans relâche le fonds colombien "del archivo de las Indias" (Séville) ainsi que le fonds du monastère franciscain de la Rabida (Où Colomb trouva maintes fois aide et assistance après son échec portugais de 1484)

En 1964, l'historien publie: "Colon: siete anos decisivos de su vida-(1485-1492)" où il tente de reconstituer, avec une extrême minutie, les étapes du projet colombien. Il démontre que les rois catholiques, obsédés par l'achèvement de la "Reconquista", n'accordent à Colomb qu'un intérêt limité, frisant presque la condescendance.
Rien de nouveau pour nous, puisque les manuels scolaires mettent en effet l'accent sur la réalité de cette quête difficile de l'adhésion des puissants à la découverte des "Indes" par la voie maritime occidentale.

C'est le livre de l'année 1976: "Colon y su secreto" qui bouleverse, en Espagne, la vision quelque peu stéréotypée sur la personnalité du grand navigateur (sans toutefois déclencher un raz de marée médiatique).

Juan Manzano y avance la thèse de la prédécouverte de l'Amérique: Colomb aurait finalisé son projet de voyage vers l'ouest dès 1478, après avoir eu entre les mains des documents et des informations privilégiées, l'assurant notamment de la présence d'îles peuplées à 750 lieues de navigation... En d'autres termes, le futur "Amiral de la mer océane" se serait contenté de faire sien un exploit antérieur: celui qu'aurait mené à son terme un contemporain connu des chroniqueurs sous la mention du "prenauta" (anonyme pour certains, correspondant pour d'autres à l'identité d'Alonso Sanchez de Huelva)
 
Las capitulaciones de Santa Fé

Juan Manzano
récidive en 1988 avec : "Los Pinzones y el descubrimiento de América": il y affirme, s'appuyant sur les "anomalies" du texte juridique des "Capitulaciones de Santa Fé" (accordant à Colomb, le 17 avril 1492, le financement de son projet, les titres de Vice-Roi des "Indes" et d'Amiral de la mer océane, et surtout la concession exorbitante d'un dixième des richesses produites, découvertes, transportées...) que pour emporter la décision des souverains espagnols, Christophe Colomb n'a d'autre choix que d'abattre son jeu en utilisant sa dernière carte maîtresse.



Comment en effet- Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille- finissent-ils par accorder autant de privilèges à un homme qu'ils ont maintes et maintes fois éconduit par le passé? Ont-ils changé d'avis dans l'euphorie de la chute de Grenade ? Isabelle de Castille a-t-elle cédé pour des raisons d'ordre privé ?  La rivalité avec le Portugal a-t-elle poussé les rois catholiques à avancer un pion sur l'échiquier ?
 
Pour Juan Manzano, cette lecture traditionnelle est insuffisante. Le texte présente sinon des incohérences, du moins des éléments "inhabituels" pour l'époque :

- Que signifie la phrase "concessions... pour les terres que Colomb a découvertes..." alors que le futur amiral n'a pas encore pris la mer ?
"Las cosas suplicadas y que vuestras altezas dan y otorgan a don Cristobal de Colon, en alguna satisfaccion de lo que ha descubierto en las mares Oceanas y del viaje que ahora, con la ayuda de Dios, ha de hacer por ellas en servicio de vuestras altezas, son las que se siguen.." [extrait des Capitulations de Santa Fé]

- Comment les Rois catholiques peuvent-ils évaluer à quatre mois de navigation la durée du trajet aller-retour? (mission confiée à Diego Rodriguez Prieto de pourvoir à l'équipement des vaisseaux en vivres et en fonds pour cette exacte durée) 

- Comment, au mépris des pratiques juridiques alors en vigueur, peuvent-ils être amenés à concéder à un homme autant de privilèges avec antériorité ? 
"y tome la dicha decima parte para si mismo, y haga de ello a su voluntad, quedando las otras nueve partes para vuestras altezas..." [extrait des Capitulations de Santa Fé]

- Pour Manzano, la réponse du "revirement" des rois catholiques réside en large partie dans "l'expertise" que Colomb acquiert au cours de son séjour portugais aux Açores (1470 ou 1476-1484)
 

- D'abord parce que Colomb s'installe aux Açores (Porto Sancto) au coeur stratégique de la navigation atlantique : la thalassocratie portugaise est en pleine montée en puissance. Colomb rencontre des navigateurs, des commerçants, des scientifiques, s'informe, se documente sur les vents, les courants marins, les trajectoires, les techniques de navigation au safran d'étambot et à la voile latine, bref sur tout ce qui peut, d'une manière ou d'une autre, corroborer ce qu'il sait déjà sur le plan théorique.









 Planisphère portugais de 1554
  Planisphère portugais de 1554
 
- Ensuite parce qu'il épouse la fille du capitaine donataire de l'île: Bartolomeu Perestrello, éminent marin, rompu aux difficultés de navigation dans le Golfe de Guinée...
"Nasceu em 1400 e morreu em 1457. Fidalgo e escudeiro do infante D. João, acompanhou Gonçalves Zarco e Tristão Vaz Teixeira na viagem que estes fizeram a Porto Santo em 1419. Veio pouco depois a fixar-se nesta ilha como colonizador donatário, sendo-lhe feita doação hereditária na linha masculina directa.
Do seu casamento com Isabel Moniz teve um filho homónimo e uma filha, Filipa, que casaria com Cristóvão Colombo.."

En 1477 ou 1478, l'homme est décédé depuis vingt ans mais la veuve remet à son gendre des documents ayant appartenu à son époux...  Là encore, Colomb utilisera ces informations et les mettra en application puisqu'il naviguera lui-même pour ses affaires (Commerce du sucre ? des bois précieux ?) jusque dans le Golfe de Guinée (1482 ou 1483). Pour voguer vers l'ouest par vent arrière, Colomb sait qu'il ne faut pas mettre cap à l'ouest dès les côtes portugaises, mais qu'il faut aller chercher les alizés en descendant d'abord plein sud. 

 
-Enfin, c'est en 1478 ou 1479 que Colomb aurait été confronté au prénaute  (Your Tube : Cristóbal Colón y la Informacion Privilegiada.)

Statue de Sanchez de Huelva à Huelva (Andalousie)

Le fait divers (détaillé ultérieurement) aurait définitivement assis le projet colombien. Les détracteurs de la thèse de Juan Manzano font remarquer que Colomb n'en fait pas état lors de ses échecs répétés, d'abord à la cour du Portugal, puis à la cour des rois catholiques. Pourquoi aurait-il attendu 1492 pour utiliser ces informations "privilégiées" et emporter la décision?

Au fond, que Colomb soit ou non le découvreur des "terres océanes" importe peu. 1492 reste l'acte fondateur de la colonisation d'un empire menée avec une brutalité, une avidité et une violence qui contrastent singulièrement avec la modicité des moyens engagés au départ : trois caravelles, quelques centaines d'hommes et un soutien de la monarchie espagnole arraché on ne sait trop dans quelles conditions précises.
En revanche, le fait que la thèse (relativement ancienne) de Juan Manzano ait été mise en lumière et relayée (médiatiquement parlant) au début des années 2000 n'est pas fortuit. (Voir l'émission de la chaine "Quatro" intitulée "Colon y la informacion privilegiada")
Après les certitudes des commémorations du 500 ème anniversaire des découvertes en lien avec l'euphorie des Jeux Olympiques, l'Espagne revisite son histoire à la lueur de celle des Espagnes ! Briser ou tenter de briser le mythe d'un personnage légendaire, figure de proue de la monarchie castillane, n'est pas pour déplaire, surtout lorsque l'antihéros est... andalou et qu'il découvre par hasard "Hispaniola" à la tête d'un équipage composé de Vizcayens, de Catalans et de Lusitaniens!  
 
2 - L'entreprise de démolition du mythe colombien

En 2006, est publié aux éditions Pons, un ouvrage intitulé "la caida de Cristobàl Colon" de l'historienne Consuelo Varela. Colomb y est présenté comme un tyran cruel, maltraitant les indigènes, affamant ses hommes, couvrant procès et exécutions sommaires, uniquement préoccupé de gloire et d'enrichissement personnel... Le travail de recherches s'appuie sur la découverte fortuite d'un document inédit de 46 pages aux "Archivos generales de Simanca" (Valladolid) par une autre historienne: Isabel Aguirre.
Les documents datant de 1500, regroupent 23 témoignages à charge contre l'Amiral, véritable réquisitoire conduit par le commandeur de l'ordre de Calatrava -Fernando de Bobadilla- agissant et instruisant sur ordre des rois catholiques. A cette date, Colomb, Vice-roi des"Indes", est sommé de regagner la péninsule ibérique pour y être jugé en compagnie de ses deux frères Diego et Bartolomeu.
A l'issue du procès, il est destitué de ses titres, ses biens personnels sont confisqués et il est incarcéré pour une durée, il est vrai, limitée.
 

El juicio de Bobadilla


L'ouvrage s'articule sur deux parties:
- Consuelo Varela présente les charges retenues contre Colomb dans l'ordre chronologique des faits reprochés (de 1495 à 1500) jusqu'au jugement de Bobadilla.
- Isabel Aguirre s'efforce de les interpréter et de les "contextualiser". 
Les deux historiennes tentent d'accréditer le bien fondé de ces accusations en les recoupant avec les notes des chroniqueurs contemporains de Colomb, en particulier celles de Las Casas et de Inca Garcilaso Vega allant dans le même sens.
Le livre déclenche une polémique immédiate de la part d'universitaires spécialistes de l'histoire colombienne qui reprochent à Consuelo Varela son manque de recul critique eu égard à la nature des sources exploitées.
 

- Il s'agit d'une instruction à charge menée par un Grand d'Espagne qui est à la fois "juge et partie" : en effet, après la destitution de Colomb, Bobadilla prend la place de l'Amiral avec le titre inférieur de "Gobernador general de Hispaniola", le 23 août 1500. Sa gestion coloniale est d'ailleurs tellement calamiteuse qu'il est à son tour limogé le 3 septembre 1501 et immédiatement remplacé par Nicolàs de Orvando. Le 27 septembre de la même année, don Cristobal de Colon est réintégré dans ses droits, ses biens et ses titres.
- le réquisitoire ne prend pas assez en compte les nombreux mémoires alarmistes que Colomb adresse aux souverains espagnols et en particulier celui du 24 février 1495: " ser gente perdida, que habia acudido a las Indias con el proposito de enriquecerse sin trabajo ni pena, juzgadores de dados, perezosos y de malas costumbres, cegados por la codicia..." [parlant des colons fraîchement débarqués de la pénisule:" ce sont des gens de sac et de corde, venus aux Indes dans l'unique but de s'enrichir sans travail ni peine, joueurs de dés, paresseux et de mauvaise vie, aveuglés par la convoitise..."] l'Amiral n'obtient en retour qu'une mission royale conduite par Juan Aguado, chargée d'enquêter sur "la mauvaise gouvernance" des frères Colomb à Hispaniola... 
 
Pour les détracteurs de l'ouvrage, Colomb est lâché par les souverains espagnols, regrettant sans doute les concessions exorbitantes qui leur ont été arrachées huit ans plus tôt. Ils essaient alors par tous les moyens de le dénigrer ou de le laisser dénigrer, en lui refusant l'octroi de moyens matériels, financiers, militaires, humains, indispensables au bon fonctionnement de la "gobernacion de las Indias". En d'autres termes, Colomb est poussé à la faute par la crainte d'un pouvoir monarchique redoutant l'excès de puissance, de richesse et d'autorité échappant à son contrôle.
 
auteur(s) :

Patrick Bergès

information(s) pédagogique(s)

niveau : bac pro, Lycée professionnel tous niveaux, 2nde professionnelle

type pédagogique : connaissances

public visé : enseignant

contexte d'usage : non précisé

référence aux programmes : Sujet d'études n°2:"Voyages et découvertes XVIè-XVIIIè siècle"
Etude d'une situation historique: " Christophe Colomb et la découverte de l'Amérique" (nouveaux programmes des bacs pros trois ans/ seconde professionnelle)

ressource(s) principale(s)

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voyages transatlantiques, Humanisme, indigènes, Espagne
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