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le personnage historique - compte-rendu d'une conférence aux rendez-vous de l'histoire de Blois

mis à jour le 21/10/2020


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Que serait l’histoire sans personnages historiques, ces hommes, ces femmes, ces images toujours, qui s’imposent comme des familiers aux enfants, aux amateurs d’histoire mais aussi aux historiens ? Certaines écoles ont tenté de s’en affranchir, elles en ont peut-être inventé d’autres, collectifs ou idéal- types. Mais comment devient-on un personnage historique ?

mots clés : personnage historique, histoire, mémoire



Simone Veil entre au Panthéon - Juillet 2018
Emmanuel Dreyfus, modérateur de la table ronde introduit la conférence avec cette idée-clé : l’histoire a besoin de personnages historiques, notre naïveté pédagogique nous le demande. Mais il faut s'’affranchir d’un dogme pour entrer dans la réalité d’un personnage. Les personnages historiques, c’est un monde à part, ils sont des relais qui permettent de construire un savoir "histoire". Cependant, en fonction des périodes, la nature du personnage historique diffère et la fabrication de sa postérité.

Deux questions étaient posées aux intervenants :

Comment nait un personnage historique : fils de l’histoire ou de l’historien ou les deux ?

Comment meurt un personnage historique ? Faut-il une belle mort pour entrer dans l’Histoire ? Est-ce que le personnage historique disparaît ? 

 

Comment nait un personnage historique : fils de l’histoire ou de l’historien ou les deux ?

Dans l'antiquité... (Antonio Gonzales)
Le personnage n’est pas un concept antiquisant car il renvoie au romanesque, à la fiction qui n'appartiennent pas l'outillage mental de cette période. Renvoi au récit de la mythologie, poèmes homériques. Pour les anciens, dans la conception de l’histoire, les évènements du passé sont aussi bien historiques et fictifs mais sans contradiction. Préséance du temps mythique et continuité dans l’histoire relayée par les aèdes. Les personnages historiques sont bifaces : historiques et mythologiques. Les contemporains prennent les récits pour argent comptant sans contradiction. Le personnage historique est inséré dans un récit qui prend en compte la temporalité.Le temps du mythe et de la légende explique en grande partie le présent des sociétés de l’Antiquité. Cela est si vrai que l’on consacrait à ceux-ci des hérôons, sanctuaires permettant d’assoir l’autorité d’une cité et de familles se rattachant à ses héros. Ainsi, de plus ou moins fictifs, les personnages prenaient de la consistance, de la valeur et appuyaient des réalités de l’époque.

Le personnage historique est double face : il est dans le même temps historique et légendaire. Il ne pèse qu’à travers sa face légendaire voire mythique. Voir les écritures de l’histoire chez les Anciens : l’Enquête d’Hérodote, Les vies des douze CésarsLa Guerre du Péloponnèse. Les personnages historiques deviennent l’interface entre le monde réel et le monde mythologique.
 
Au Moyen-âge… (Claude Gauvard)
L’historienne du Moyen-âge avoue sa perplexité face à cette interrogation de l’existence du personnage historique durant la période médiévale : Est-ce celui qui, par son action, a contribué au changement du monde (Du Guesclin, Grégoire le Grand) ? Est-ce le récit qu’en font les contemporains ? Mais, l’historienne de rappeler que les récits sont produits par une frange aristocratique ou cléricale, qui oublie les gens du peuple qui sont rabaissés (Voir Jean Froissart et à son récit de la Jacquerie de 1358 qui occulte l’action et l’originalité de Guillaume Cale). L’historienne conclue son introduction interrogative en partageant l’idée suivante : il est nécessaire de renverser les choses et de penser, qu’au sein de la communauté politique, il y a des gens ordinaires qui sont aussi des personnages historiques. 
Les historiens, et plus généralement la société conservent une conception aristotélicienne de la société au Moyen-Age. Selon Aristote, la communauté politique est composée d’hommes, animal politique qui vit en société. Or, deux groupes d’individus échappent à cette communauté : le saint et la brute (le criminel). Et Claude Gauvard de rappeler qu’elle s’est, à travers ses travaux universitaires, intéressée aux criminels.
Le récit participe au premier chef à la constitution du personnage historique. Par exemple, Guillaume le Maréchal est devenu si important avec les travaux de Georges Duby. Mais est-il le seul chevalier qui court les tournois dans le nord du royaume de France à l’époque ? La différence ici est la présence du récit dont l’historien a fait son talent et son levier pour, à partir du personnage historique, reconstituer toute la société de l’époque. Comment comprendre Jeanne d’Arc sans vouloir comprendre la société contemporaine ? Ces questionnements nous amènent donc à une vigilance : prendre garde au personnage historique de la période médiévale afin de ne pas être dominé et guidé par lui. 

A l’époque contemporaine… (Pascal Cauchy)
Le contemporanéiste partage les approches et remarques de ces collègues. Il insiste sur un point majeur selon lui : récits et histoire sont intimement mêlés dans la constitution du personnage historique. Le développement de la fiction romanesque à partir du XIXème siècle vient renforcer cette caractéristique.
La période contemporaine est une manufacture industrielle à personnages historiques. Des Guillaume le Maréchal ou autres personnages au « ras du sol », nous en avons des milliers créant un trop plein de personnages historiques. La confrontation entre Balzac et Vigny, se posant la question du personnage historique dans le roman, est un bon exemple. Balzac s’y oppose totalement, ayant un goût pour le vrai et ne souhaitant pas être pris au dépourvu par un historien qui pourra lui opposer la réalité des faits. Vigny, à l’inverse, considère que l’on peut jouer avec l’histoire et prendre quelques distances avec la véracité historique.
L’historiographie contemporaine est traversée par cette question du personnage historique. Avec l’école des Annales, l’histoire se posera la question de l’utilité du personnage historique ; le héros individuel fut gommé par le héros collectif que l’on appelle le peuple et qui apparait dans les travaux d’histoire économique. Cette approche durera jusque dans les années 1970 et renverra les biographies au monde de l’érudition et de l’académie. Aujourd’hui, les personnages « simples », délaissés sont à nouveau étudiés par les historiens (voir les travaux de Ivan Jablonka : Laetitia, Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus ou les démarches autour des attentats de novembre 2015).


Louis IX jugeant l'affaire du sire de Coucy (enluminure vers 1330-50)

 

 Comment meurt un personnage historique ? Faut-il une belle mort pour entrer dans l’Histoire ?
Est-ce que le personnage historique disparaît ?

Dans l'antiquité... (Antonio Gonzales)

Pour la période antique, la belle mort est celle d’Achille et de son dilemme : mourir jeune et demeurer dans l’histoire ou vieillir et disparaitre ? A partir de cet exemple fondateur, on peut s’interroger sur ce que voudrait dire « sortir de l’histoire » ou « devenir éternel » pour les Anciens ?

Un détour par Spartacus permet de comprendre l’aspect paradoxal du sujet. C’est par sa mort que Spartacus devient un personnage historique et qu’il obtient une destinée étonnante. C’est une mort instrumentalisée par Rome (dans un processus de « propagande ») pour effrayer les populations serviles. Mais en même temps, Spartacus survit dans la mémoire des romains – comme une persistance rétinienne- qui avaient pour objectif d’effacer cette révolte. 

Pour l’aristocratie, l’apothéose met en valeur le personnage. Ces comportements seraient considérés comme archaïque aujourd’hui, mais la mort et la résurrection sont des phénomènes d’éternité qui joueront une place centrale dans le christianisme naissant. L’éternité s’acquiert par la mort et la résurrection. 


Au Moyen-âge… (Claude Gauvard)

 

La meilleure mort au Moyen-âge n’est pas la mort au combat, la mort héroïque. En effet, si la mort est soudaine, impréparée du point de vue chrétien, elle ne garantit pas le salut.  Plus on avance dans la période et plus cette idée est ancrée dans les pensées. Par exemple, au XVème siècle, des manuels de préparation à la mort existent. On distingue les morts extraordinaires, accroissant la sainteté des autres morts. L’atrocité ou l’injustice de la mort peut faire entrer le personnage dans l’histoire et la vénération. C’est le cas du procès inique de Jeanne d’Arc et sa mort par le feu qui la fait entrer dans l’Histoire.

Il existe aussi une proximité entre le héros et son temps. Pour la période médiévale, Louis IX offre un bel exemple. Dès sa canonisation on regrette déjà son règne. Encore aujourd’hui, on parle du XIIIème s. comme du siècle de Saint Louis, orientant la vision et produisant des erreurs d’analyse (échec des croisades, de la fin des défrichements, politique envers les juifs…). Et Claude Gauvard, non sans humour, dans le contexte actuel, de proposer de déboulonner les statues de Louis IX, …si elles existent !

A l’époque contemporaine… (Pascal Cauchy)

 

Le personnage historique meurt beaucoup à l’époque contemporaine mais cette mort ne contribue pas à créer ou déterminer le personnage et sa postérité. On demeure dans le fait et le contexte. Par contre, il est sûr que la morale juste et la mort par assassinat crée une postérité efficace quelques soient les faits. P. Cauchy développe l’exemple de J.F.Kennedy (héroïser par sa mort alors que sa politique est à questionner…) ou celui de Churchill, l’homme de 1940 bien qu’il ait une action politique après la guerre et jusqu’à sa mort.

Dans ce trop-plein de personnages, ce carrousel de personnages historiques, le contexte et la période permet aussi d’élever ou au contraire de faire disparaître des individus (disparition : Aristide Briand vs accession au rang de personnage historique en lien avec les mouvements Black lives matter : Rosa Park)

Et de conclure sur une figure archétypale du personnage historique : le Général de Gaulle…. Mais comme le souligne, non sans humour Claude Gauvard, … pour combien de temps encore ?!


dessin de Jacques Faizant à l'occasion de la mort de Charles de Gaulle - 10 novembre 1970

 


 

 

 
auteur(s) :

jean-françois loistron, webmestre associé

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