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du texte au textile : donner vie(s) au roman Le Rapport de Brodeck de Philippe Claudel

mis à jour le 05/06/2016


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Comment donner vie à un roman auprès d’un public de 1e STMG ? Dans une interview, Philippe Claudel souligne que le nom de son personnage "Brodeck" s’inspire du mot "broder". Dès lors, l’idée d’un projet de broderie devient judicieuse. La trame du "texte-tissu" théorisé par Barthes va pouvoir se matérialiser au gré des coups d’aiguille. Mais cette première vie donnée au roman devient plus concrète encore lorsque l’auteur échange avec les élèves de 1ere par visioconférence pour leur prouver que le roman est toujours un patchwork de références.


mots clés : personnage de roman, lecture, EAF, projet , rencontre avec un auteur


Le projet

Un roman stimulant

Cette séquence a été construite en croisant deux objets d’étude : "Le personnage de roman, du XVIIe siècle à nos jours" et "La question de l'Homme dans les genres de l'argumentation du XVIe siècle à nos jours", au programme des classes de Première. L’ouvrage retenu en lecture analytique est celui de Philippe Claudel : "Le Rapport de Brodeck". En lecture cursive, le choix s'est porté sur le roman de Michel Quint, "Effroyables Jardins", autre roman ayant pour sujet les valeurs humaines en temps de guerre. Cette classe est d'ailleurs inscrite à un concours de nouvelles inter-lycées sur le thème de la guerre. La lecture de ces œuvres doit permettre aux élèves d’enrichir leur lexique et leur syntaxe, et d’avoir des idées, des points de vue différents pour enrichir leur écriture. Jouant de la focalisation interne, le roman de Claudel problématise le rapport entre personnage et vision du monde. Les mécanismes qui construisent l’intrigue sont nombreux : analepses et prolepses (la première phrase du roman est : "Je m’appelle Brodeck et je n’y suis pour rien."), dévoilements, suggestions (les porcs d’Orschwir ont-ils dévoré l’Anderer ?), ils maintiennent une certaine tension tout au long de la lecture.

Offrir une expérience vivante de la littérature

Le DVD "P. Claudel, Le Rapport de Brodeck", (éd. Scéren – 2010) a facilité la préparation de cette séquence. Ce coffret comprend un DVD vidéo et un guide pédagogique de 96 pages. On y trouve des interviews de l’auteur sur la conception de ce roman, ses impressions, son écriture. Au sujet des personnages, Philippe Claudel dit : "Le prénom de Brodeck (…) vient sûrement de ma grand-mère qui me disait, quand j’étais petit : arrête de broder des histoires". Cette idée de "broderie" paraissait intéressante à creuser, puisqu’elle faisait lien et sens avec la théorie du texte de Barthes.

 





exemple de travail d'élèveLa classe de 1e STMG est composée de 23 élèves, avec un niveau moyen faible, et des a priori clairement exprimés sur le français. Une expérience "vivante" de la littérature porterait ses fruits – si les élèves jouaient le jeu. Afin de s’approprier le roman, les élèves ont eu pour mission de broder l’extrait de leur choix. Le projet, qui vise à exprimer sa créativité et à transmettre une vision personnelle du roman, a été le support d’un échange stimulant par visioconférence avec l’écrivain Philippe Claudel.

Objectifs

Connaissances et compétences disciplinaires
  • Être capable de lire, d’analyser et de comprendre un roman contemporain et de rendre compte de cette lecture à travers une production artistique
  • Réfléchir à la vision du monde reflétée par les personnages
  • Travailler sur le lexique du texte et du tissu
  • Découverte de l’intertextualité (contes) et de textes fondateurs, notamment L’Odyssée d’Homère

Compétences interdisciplinaires
  • Autonomie
  • Investissement dans un projet individuel
  • Investissement dans un projet collectif : prendre part à un moment d’échange avec un professionnel, être capable d’intervenir en public, savoir écouter
 

 

Déroulement

Étape 1 : Visite d’une exposition de broderie

À ce moment-là, un centre culturel proche du lycée proposait une exposition sur la brodeuse japonaise, Rieko Koga (lien vers le site de l'artiste). La visite guidée réservée aux professeurs permettait de mettre en évidence la démarche de l’artiste qui brode ses textes sur des tissus, jouant avec les nuances de couleur, de style, d’enchevêtrement des matières…
La semaine suivante, les élèves ont pu visiter l’exposition. Bénéficiant d’une visite guidée, ils se sont montrés particulièrement intéressés et attentifs à cet art. Loin de tout préjugé, ils se laissaient aller à des commentaires pertinents, créatifs, sur ce que les œuvres évoquaient pour eux, en eux. Ils ont été sensibles aux émotions qu’essayait de traduire R. Koga à travers ses différentes œuvres.
Afin de réinvestir cette sortie, lors de la séance suivante, on leur demande d’écrire une lettre à un(e) de leurs ami(e)s pour l’inciter à aller visiter l’exposition de Rieko Koga. Cet exercice d’écriture possédait plusieurs finalités, notamment la maîtrise de la langue et de l’expression, ainsi que l’aptitude à construire un jugement argumenté et à prendre en compte d'autres points de vue que le sien. Cela constituait un entraînement à l’écriture d’invention de l’EAF. Ils devaient pour cela argumenter en utilisant le vocabulaire étudié en cours : convaincre ou persuader. Cela leur a permis également de revoir les contraintes liées au genre de la lettre.

Étape 2 : Du texte au tissu

Qu’ont en commun la littérature et le textile ? À la séance suivante, les élèves devaient choisir deux mots pour exprimer ce qu’ils avaient retenu de l’exposition. Cette activité orale a débouché sur la distribution et la lecture à haute voix de l’extrait de Roland Barthes. Ensemble, nous avons proposé des explications, des interprétations possibles de ce texte théorique.
Ensuite, les élèves ont travaillé sur la polysémie de certains mots, que l’on retrouve aussi bien dans le domaine textile que littéraire : fil, trame, tonalité, chaîne, point, tissu-texte (exercice de vocabulaire fabriqué à partir de l’extrait de Barthes, Théorie du texte). Après avoir cherché à formuler les différentes définitions de ces mots et rappelé certaines notions (polysémie, synonyme, antonyme), les élèves ont dû établir des rapprochements entre ces deux domaines : le fil conducteur, la trame narrative…
Enfin, lors d’un mini débat, les élèves ont pu échanger leur point de vue sur l’art et ses fonctions : l’expression, la mémoire, l’esthétique, la transmission…

Étape 3 : Analyses du roman

Lors d’une séance suivante, nous sommes revenus au titre de notre roman "Le Rapport de Brodeck" afin d'en dégager des horizons d'attente. Le paratexte a également été questionné : les dédicataires de ce roman sont-elles celles de l’auteur ou du narrateur ? ("Pour ma femme et ma fille, sans lesquelles je ne serais pas grand-chose"). Les élèves se souviendront de cette question et interrogeront à leur tour l’auteur, lors de la visioconférence. Ensuite, nous avons procédé à une analyse de la première page de ce roman.
Au fil de la lecture, nous avons pu faire un travail sur les prénoms/noms des personnages, et travailler l’onomastique. À l’écrit, deux par deux, les élèves devaient émettre des hypothèses sur la personnalité qui pouvait se cacher derrière des prénoms comme : Brodeck, Poupchette, Émélia, Fédorine, Orschwir… Cette recherche a été menée en comparaison avec la liste des personnages d’un autre roman de Claudel : "Les Âmes grises", roman aux noms évocateurs, tels Belle de jour, Lysia, Mierck…
Puis, les élèves ont tenté de classer les personnages en "personnages blancs", "personnages noirs", "personnages gris" (référence poétique aux Âmes grises). Ce tri a permis de mettre en évidence les multiples facettes des personnages : en effet, aucun des personnages ne pouvait se trouver dans les colonnes "noir" ou "blanc". Ainsi se construisaient la notion complexe de personnages de roman (identité, portraits physique, psychologique, moral…) ainsi que celle de vision du monde qu’ils véhiculaient.

Comment un « roman nouveau » s’inscrit-il dans une tradition littéraire ancienne ?
Étape décisive dans cette séquence : l’étude du portrait de la vieille Fédorine. Dans un premier temps, après avoir relu ce portrait, les élèves devaient exprimer leur ressenti, à l’oral : À qui/À quoi vous fait penser cette vieille femme ?
Cette réflexion a été l'occasion de remobiliser les connaissances des élèves sur le genre littéraire du conte : Quels contes connaissez-vous ? Lequel vous a le plus touché ? Pourquoi ? Pensez-vous que les contes soient réservés aux enfants ? Pourquoi ?
Nous avons alors travaillé à l’oral l’intertextualité avec le conte des frères Grimm : "Blanche-Neige". Les élèves devaient retrouver dans le livre tout ce qui leur faisait penser à ce conte de Grimm (la pomme rouge donnée à Brodeck, Fédorine décrite comme une sorcière, la fin assez mystérieuse du roman, la présence d’animaux…). Ce travail de repérage exige une charge cognitive importante du lecteur puisque le roman est constitué d’analepses et de prolepses.
Dans un troisième temps, le portrait de la vieille Fédorine a été l’occasion d’aborder la culture de l’Antiquité. Un extrait de "L’Odyssée" d’Homère leur a été distribué. Les élèves ont découvert l’épisode de Pénélope qui tisse le jour et défait son travail la nuit pour repousser ses prétendants.
 
 
 
 
Étape 4 : Le projet broderie

Comment rendre réelle l’illusion romanesque ? Par la main, maintenant…Le "grand jour" est enfin arrivé : celui de la découverte du projet broderie. L’activité exigeait pour matériel de la toile de coton assez épaisse, des fils à broder de différentes couleurs, des aiguilles à broder, des rubans (qu’on peut acquérir pour un budget inférieur à 20 €). Afin d’attiser la curiosité des élèves, le professeur prépare pour chacun d’entre eux une enveloppe à son prénom, avec le matériel nécessaire à l’intérieur, accompagné d’un mode d’emploi - montage mêlant texte et photos sur les points de broderie élémentaires.
Nous avons visionné le passage du DVD où Claudel explique l’origine du nom Brodeck et les élèves ont pu ouvrir leur enveloppe. Leur enthousiasme a été immédiat (avec le recul, on peut supposer que la visite de l’exposition de Rieko Koga a été très importante, ils se sont senti le droit de s’exprimer avec ce genre de matériel pour le moins inhabituel). La consigne donnée était : "Brodez un extrait du roman de P. Claudel qui vous a plu".
Très rapidement, un groupe de jeunes filles s’est formé pour constituer une galerie de portraits des personnages. Les autres élèves souhaitaient broder plutôt des situations (ex. : la scène de chien-Brodeck, la maison où Brodeck rédige son rapport…).  La toile était coupée au format A4 afin de respecter – symboliquement – la dimension d’une feuille : celle où écrit l’élève, celle de l’auteur, celle sur laquelle le narrateur du roman rédige son rapport.
 

Étape 5 : Valoriser les productions

Quand ils ont rendu leurs travaux d’aiguille (ils avaient un mois pour le réaliser, période de vacances incluse), le résultat était impressionnant. Sur une feuille, les élèves devaient expliquer, en un paragraphe argumenté, les raisons de leurs choix (de l’extrait mais aussi des couleurs, des points utilisés) ainsi que leur travail et ce qu’ils avaient voulu faire ressentir, éprouver.
En découvrant les productions, les documentalistes ont tout de suite proposé de les exposer au CDI. Il était important de favoriser cette nouvelle confiance en eux. Avec les deux documentalistes, nous avons donc organisé un vernissage, où les élèves ont pu parler de leurs travaux aux parents et enseignants présents. Certains lisaient l’extrait choisi, d’autres ont fait l’effort de l’apprendre et de le réciter (entraînement supplémentaire à l’EAF, puisque le candidat doit "manifester ses compétences de lecture, exprimer une sensibilité et une culture personnelles et manifester sa maîtrise de l'expression orale ainsi que son aptitude à dialoguer avec l'examinateur" ). Cela a été un moment fort puisque, les jours suivants, les élèves ont reçu des félicitations des autres professeurs qui étaient venus visiter l’exposition.

Avec l’autorisation des élèves, le professeur a photographié les travaux de broderie. Lors d’une séance d’écriture collective, une lettre a été adressée à R. Koga pour lui dire combien son travail a été inspirant. Les photos ont été jointes à l’envoi. Deux semaines plus tard, l’artiste japonaise a répondu et a invité la classe à son exposition en Belgique. Pour des questions de logistique, le déplacement n’a pu avoir lieu. Néanmoins, les élèves étaient fiers de cette première réponse, de ce regard posé sur leurs créations.

En outre, nous avons contacté Stock, l’éditeur de Philippe Claudel pour lui transmettre également les photographies des broderies. Huit jours plus tard, nous recevions une réponse très chaleureuse de l’auteur lui-même. Afin de remercier les élèves, le romancier leur offrait une visioconférence de chez lui.
 

Étape 6 : Une chance incroyable : partager les "secrets d’écriture" d'un romancier


Nouvelle occasion de travailler l’écrit via l’exercice de l’interview – en évitant de tomber dans les poncifs. Les élèves devaient préparer deux par deux, cinq questions à poser, avec l’idée d’obtenir également des informations qui seraient les bienvenues lors de l’entretien oral de l’épreuve du baccalauréat. Il y eut bien sûr des questions attendues de la part des élèves ("D’où vient votre inspiration ?", "Que signifient les prénoms des personnages ?", "Qui sont les véritables dédicataires de ce roman ? Votre femme et votre fille ou bien celles de Brodeck ?", etc.)  ; mais il y en eut d’autres beaucoup plus surprenantes, et qui montrent que cette expérience avait ouvert les yeux des élèves sur le programme global de français : "Que pensez-vous de l’Homme ?", "Selon vous, quel est l’avenir des hommes ?", "Un homme est-il toujours bon ou mauvais ?"…

La visioconférence a duré 40 minutes. Les élèves étaient réunis face à la caméra fixée sur l'écran de l'ordinateur. Professeur en disponibilité, Philippe Claudel a répondu à toutes leurs questions avec un souci réel de clarté dans ses explications – opinion exprimée et partagée par tous les élèves. Le début des échanges a été un peu timide puis il a fallu écourter la visioconférence car les élèves enchaînaient les questions. Spontanément, ils ont pris des notes dont ils devaient se servir pour l'oral de l'EAF. Après quelques questions sur des aspects du roman, de l'écriture, l’échange a porté sur des interrogations beaucoup plus vastes sur la nature de l'homme, autre OE dans lequel ce roman s'inscrivait.
Lors de cette conférence, Philippe Claudel a évoqué des références comme Homère, Primo Levi, l’univers des contes… des références connues par les élèves. Le fait de partager des connaissances avec une personne extérieure, le fait d’entendre ce que le professeur leur avait transmis mais sous une autre forme, a permis à ces élèves, à ce moment-là, de comprendre ce qu’était la Culture : un bien et un code que l’on partage, sources d’échanges.

Plusieurs jours après la visioconférence, certains élèves ont eu besoin de reparler de cette interview incroyable. Le fait d’avoir pu poser des questions pour lesquelles le professeur n'a pas toujours de réponse (notamment sur les choix du romancier ), l’occasion de parler à "un écrivain vivant" était une première pour la majorité d’entre eux. Ils ont mesuré après coup cette chance unique. Cela leur a apporté en plus une nouvelle vision de la culture, "gros mot" pour certains d’entre eux.
 

Bilan


Des effets positifs à court terme

Une fois le projet annoncé et lancé, nous avons poursuivi la séquence par une lecture analytique. Ces élèves pourtant réfractaires au français au début, ont trouvé une certaine confiance en eux, petit à petit. Ils se sont approprié le roman grâce à ces différentes approches.
L’analyse du passage de "la mangeuse d’âmes" (Die Zeilenesseniss) a été intéressante. Dans cet extrait, P. Claudel décrit l’entrée du camp d’extermination ainsi que la jeune femme du directeur de ce camp. Présentée comme une déesse, elle n’en est pas moins celle qui ordonne la pendaison d’un prisonnier, chaque matin. Les élèves ont su intuitivement mettre en perspective ce paradoxe : un camp "accueillant" qui avait pour objectif de supprimer des prisonniers ; une "madone" avec son enfant dans les bras qui précipite le destin de ces hommes internés. Le paradoxe saisissant entre les descriptions physique et mentale a donné lieu à l'analyse d'un groupement de textes sur les monstres en littérature.

Cette séquence a été importante. D’une part, elle a permis d’aborder des notions relatives à ces deux OE au programme sous une forme plus "vivante", en phase avec l’actualité (grâce à Rieko Koga et P. Claudel), en adéquation avec le public de cette classe. D’autre part, aller en cours avec eux était, à chaque fois, source de plaisir.
En prenant un peu de recul, on peut dire que, de la visite guidée de Rieko Koga à cet entretien privilégié avec Philippe Claudel, ce projet a été entouré d’une multitude d’opportunités présentant une grande cohérence.







Des effets positifs sur le long terme

Leur curiosité animée, le fait qu’ils s’investissent dans cette matière, qu’ils osent des interprétations de lecture, qu’ils émettent des hypothèses, qu’ils "vivent" cette matière a été roboratif et nous a portés, au fond, toute l’année.
Les élèves ont gagné en confiance en eux, ce qui a développé leur intérêt pour la littérature. Entraînés et encouragés à exprimer leur ressenti, leur vocabulaire s’enrichissait au fil des séances, ils cherchaient à être plus précis et avaient mis de côté l’expression "J’aime/J’aime pas".
Aller dans un centre culturel leur a plu, ils n’en avaient pas l’habitude. Créer un objet d’art de leurs mains leur a permis d’être valorisés – événement essentiel pour certains élèves qui avaient un parcours scolaire un peu chaotique.


Quelques travaux d'élèves
exemple de travail d'élève

 
 
auteur(s) :

Adélaïde Veegaert, Lycée Sud, Le Mans

information(s) pédagogique(s)

niveau : 1ère, 1ère STG

type pédagogique : scénario, séquence

public visé : enseignant

contexte d'usage : classe, salle multimedia

référence aux programmes : BO spécial n°9 du 30 septembre 2010

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