Moi, soldat du cent cinquantième
bataillon d’infanterie, on m’a accordé une permission.
Je suis en plein New York. Il se fait tard. Je rentre dans un bar.
Je m’assieds à l’angle du comptoir. Mes yeux
se tournent vers un homme tenant une cigarette de la main droite
et une femme rousse vêtue d’une robe rouge. Je pense
que c’est un couple d’amoureux. Cela fait longtemps
que je n’ai pas vu des gens heureux ; mon attention est ensuite
attirée par le barman qui a les yeux fixés sur les
vitrines de la rue d’en face.
Je lui commande un scotch. Tout en buvant mon verre, j’observe
l’affiche placée sur le mur au-dessus du bar. Elle
demande de nouveaux soldats pour l’armée américaine.
Cela me ramène à la réalité : demain
je serai reparti au Viêt-Nam. Je me souviens encore de ma
dernière patrouille avec mes camarades.
Le pays était rempli de marécages et nous étions
embourbés jusqu’aux genoux. Nous ramenions des blessés
à longueur de temps. Ils étaient souvent blessés
au visage. Des images atroces me reviennent en mémoire. Autrefois,
je pensais que l’armée n’était pas difficile
hormis la discipline mais je m’étais trompé.
Je demande au barman une autre tournée. Et, à nouveau,
les souvenirs me ramènent là-bas . Nous avons vu des
gens nous supplier de les aider, et, en même temps nous avons
appris à nous méfier car, plus d’une fois, les
guérillas nous ont tendu des embuscades. Nous ripostions
par des bombardements massifs. Ces images de feu n’arrêtent
pas de me hanter…Tant d’enfants ont péri…Nous
avons traversé des rizières, la jungle. Des combats
acharnés se sont déroulé. Nous avions constamment
peur des armes terrifiantes comme les mines. Heureusement, jusqu’à
présent, j’ai pu survivre à tout cela.
Je pense à mes camarades qui ont perdu la vie dans cette
guerre. Je regarde une nouvelle fois ce couple d’amoureux
et je songe à mon copain qui a laissé sa fiancée
dans le chagrin. Le barman avait peut-être lui aussi un fils
dans les combats. Il paraît triste. Je regarde les murs du
café et je repense aux murs criblés de balles, là-bas.
Des morts et des morts, voilà ce qu’il me reste de
cet enfer.
Benoît
Leray.
professeure, Sylvia Pierre-Seiller,
Lettres
collège Louis Pasteur, St Mars la Jaille
janvier à juin 2005