A Paris, au pied de la
Tour Eiffel, le 13 février 1989, vers 18h30, une femme célibataire,
Charlotte Eiffel qui venait d’avoir vingt-sept ans, avait
le nez en l’air, occupée à admirer l’enchâssement
des poutrelles métalliques. Elle avait fait le voyage Dijon-Paris
en l’honneur des cent ans de la Tour Eiffel et de son créateur
Gustave Eiffel qui n’était autre que son arrière
grand-père…Et puis, elle n’était jamais
venue à Paris
Il y avait une foule inimaginable, des touristes étrangers
mêlés à des Français. C’était
incroyable toute cette effervescence ; certains cependant faisaient
des malaises et d’autres étaient énervés,
excités. Charlotte, qui commençait à se sentir
mal, entra dans le premier bar venu. Elle tomba sur « le Paris
» ; il était au pied de la Tour. Il donnait sur la
place, séparé par une vitre courbe. Il ne comportait
aucune table, seulement un long comptoir, ce qui lui donnait une
allure singulière.
Elle s’assit sur un des tabourets.
« Qu’est-ce que je vous sers ?
- un thé à la menthe,s’il vous plaît.
Le barman était occupé à laver des verres.
Cet homme s’appelait Lucas Drancourt. Il avait trente ans
passés, il exerçait cette profession depuis huit ans
dans ce même bar. Charlotte entreprit une conversation.
- Quelle foule, je n’ai jamais vu ça ! C’est
souvent comme ça, ici à Paris ?
- Cette année, oui car on fête les cent ans de la tour.
Autrement, beaucoup d’artistes viennent faire des spectacles
comme Jean-Michel Jarre qui doit venir au mois de mai. Moi, je suis
aux premières loges pour assister à tout ça.
Mais ce n’est pas toujours facile ; il y a de nombreux bouchons
et même pour sortir d’ici, c’est la galère.
Je ne vous ai jamais vu ici. Vous êtes de la région
?
- Oh non ! Je suis de Dijon . Je suis venue rendre un hommage à
mon arrière grand-père. C’est un peu compliqué
: mon père est son petit-fils.
Le barman , Lucas, servit le thé, très étonné.
- Ah, quand même ! J’admire Gustave Eiffel. D’ailleurs,
je suis flatté de travailler au pied de cette tour. Je suis
aussi très fier d’avoir aujourd’hui son arrière
petite-fille dans mon bar ! Je connais ses exploits par cœur
!
- Ah bon ? Vous savez, c’est un honneur pour moi de porter
son nom.
- Cela va faire un peu précipité mais que diriez-vous
si je vous invitais au restaurant de la Tour ? Nous pourrions parler
de tout ça : Gustave Eiffel me fascine tellement !
- Ce sera avec plaisir. Vous pourrez me faire visiter car je ne
connais pas grand chose ici ?
- Bien sûr, je pourrai vous montrer d’autres monuments.
Ah, au fait, c’est quoi votre prénom ?
- Charlotte. Et vous ?
- Lucas, Lucas Drancourt. Je peux vous tutoyer ?
- Bien sûr.
A la fin de son service, Lucas emmena Charlotte en haut de la tour
et lui fit admirer la vue imprenable , lui situant les différents
quartiers. Ils allèrent ensuite au restaurant panoramique,
choisirent une table proche de la vitre et entamèrent une
nouvelle discussion.
- Il est né à Dijon le 15 décembre 1832, affirma
Lucas. Il a conçu plus de neuf monuments connus, c’est
impensable ! Et puis des ponts, des viaducs de 1860 à 1884,
l’ossature de la statue de la liberté en 1881, la coupole
du Grand Equatorial de Nice en 1886.
- Oui et aussi…cette fameuse Tour en 1889 et qui a demandé
plus de deux ans de construction. Dire qu’elle a failli disparaître
! Je crois que Le Canal de Panama a été sa dernière
création. La fin de sa vie a été vouée
à l’expérimentation, entr’autres militaire.
Il est mort le 27 décembre 1923, à 91 ans, ce qui
était rare à l’époque. Il devait être
robuste.
- Oui , quelqu’un qui débordait d’énergie
certainement. C’était une personnalité !
- Oui, c’est vrai. Mais si tu me parlais un peu de toi, de
ta vie ?...Si ça ne te dérange pas bien sûr
!
- Non , je n’ai rien à cacher. Je suis d’origine
bretonne et j’exerce le métier de barman depuis huit
ans. Je suis divorcé et j’ai deux filles que j’élève
seul à présent : Marion qui a neuf ans et Léa
qui a six ans. La plus jeune, Léa est autiste. Elle comprend
tout mais ne parle pas ; elle utilise d’autres moyens pour
s’exprimer : le regard, les gestes. Elles deux sont ma force.
J’admire Marion car elle n’a jamais fait de crise de
jalousie ; au contraire, elle aide sa sœur et moi en même
temps. Léa, elle, demande beaucoup d’attention mais
elle m’ouvre un autre horizon que les autres enfants. Ce sont
mes deux bijoux.. Et toi ? Quelle est ta situation ?
- Moi, je suis infographiste à Dijon d’où je
suis originaire comme Gustave. J’ai eu une histoire pendant
cinq ans mais ça a mal tourné. Je suis donc célibataire
depuis un an et demi environ. Je n’ai pas d’enfant.
Après ce rendez-vous, plusieurs fois au cours de ce mois
de février, Lucas et Charlotte s’étaient revus.
Elle allait parfois attendre la fin de son service au bar. Elle
s’habillait alors de sa robe rouge qu’elle préférait.
La présence des autres clients du bar l’indifférait
car elle savait que bientôt elle pourrait parcourir Paris
avec Lucas. Dans la journée, durant son temps libre, il lui
faisait découvrir l’Arc de Triomphe, le Louvre. Ils
étaient devenus avec le temps très bons amis. Ils
se racontaient leurs vies, leurs problèmes, leurs joies.
Ils parlaient de tout et de rien . Charlotte commençait à
avoir des sentiments pour Lucas et d’ailleurs, c’était
réciproque. Charlotte le réconfortait, l’écoutait
et puis elle était charmante, intelligente. Lucas, lui la
faisait rire et se montrait très généreux.
Ils commençaient à vraiment s’attacher. Malheureusement,
Charlotte devait partir une semaine plus tard et Lucas ne savait
pas comment lui déclarer sa flamme et elle non plus, elle
n’osait pas.
Le jour du départ de Charlotte, à la gare, Lucas arriva
juste à temps en courant, pas pour lui dire adieu mais pour
lui avouer son amour et lui demander de rester avec lui, à
Paris. Charlotte était complètement troublée.
Elle savait quoi répondre mais ça ne voulait pas sortir
de sa bouche tellement l’émotion était forte.
Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre
sans qu’ils disent rien. Il la prit dans ses bras et la fit
tourner. Ils étaient tellement heureux : deux grands sourires
se répondaient ! Ils s’embrassèrent délicatement
toujours enlacés.
Après, pour rire, Lucas dit à Charlotte :
« C’est vrai que Lucas et Charlotte pour le mariage,
ce serait pas mal !
- Ah non, « Charlotte et Lucas » serait mieux !
- Bon d’accord, si tu veux .
Il présenta Charlotte à ses filles qui l’adoptèrent
très vite. Charlotte aussi les aimait bien. Lucas fut donc
très content. Elle emménagea chez lui un mois après.
Cinq ans plus tard, ils étaient mariés, avaient maintenant
quatre enfants dont Marion et Léa . Charlotte avait ouvert
une agence de publicité en plein cœur de Paris nommée
« La Tour Créative ». Lucas avait tenu à
ce que Charlotte garde son nom de famille car pour lui un tel nom
ne devait pas disparaître au cours des générations.
Et puis, Eiffel était devenu un nom sacré pour eux
! D’ailleurs, le vieux Gustave trônait dans le salon
dans un grand cadre doré : « C’est grâce
à lui qu’on s’est rencontrés »,
expliquaient-ils en riant.
Lorène
Bézie.
professeure, Sylvia Pierre-Seiller, Lettres
collège Louis Pasteur, St Mars la Jaille
janvier à juin 2005