28 septembre 1993, il est
22 heures, Myriam est chez Phillies , le bar où elle se rend
quand elle n’a pas le moral. Mais aujourd’hui, ce n’est
pas un jour comme les autres. D’habitude, elle vient ici quand
elle est tendue, stressée. Ce bar fait karaoké dans
l’arrière-salle. Mais Myriam a tellement peur de l’avis
des autres qu’elle n’ose même pas chanter. Pourtant,
sa sœur la surnomme la « fée chanteuse »
et elle ne cesse de lui dire qu’elle a une voix en or et qu
‘elle pourrait faire une magnifique carrière dans la
chanson. Mais Myriam est trop timide en public. Elle, ce qui lui
plaît, c’est son métier de journaliste : la concurrence
avec les autres journalistes, le risque. Ce qu’elle ne peut
faire dans sa vie ordinaire, elle le réalise dans son métier
; c’est là qu ‘elle parvient à surmonter
sa timidité.
Ce soir, Myriam rêve, comme beaucoup de fois où elle
est venue ici. Ce bar, c’est son jardin secret : un coup de
blues et elle s‘y rend. Dans son enfance, Myriam a beaucoup
souffert. Ses parents ont divorcé quand elle avait six ans.
Ils se disputaient sans cesse et son père frappait sa mère.
Lorsque ça a commencé, elle a été choquée
et depuis elle ce jour, elle déteste son père. Aujourd’hui,
elle ne lui parle toujours pas. Myriam n’a jamais vécu
d’histoire d’amour sérieuse, puisqu’elle
considère que tous les hommes sont violents et sans amour.
C’est à dix-huit ans qu ‘elle a commencé
à déprimer et à faire des crises d’angoisse
qui sont devenues quotidiennes. Dès qu’un homme la
rabaissait ou bien l’injuriait, elle se sentait inutile et
se mettait à pleurer pendant des heures. C’était
une jeune femme très fragile. Ce qui déclenche ses
crises, Myriam s’en souvient et redoute que ça lui
arrive une seconde fois.
A Strasbourg, tard un jeudi soir, Myriam rentrait du lycée
lorsqu’une personne l’avait interpellée. Elle
s’était retournée avec une boule au ventre.
Il était tard et elle avait reconnu une voix masculine. Mais
elle avait nettement distingué trois silhouettes. Elle avait
pris peur mais, alors qu’elle s’apprêtait à
reprendre son chemin au pas de course, un homme l’avait retenue
par le bras et poussée à terre.
Malheureusement, il n’y avait personne dans la rue.
Elle n’était
pas rentrée directement chez sa mère : elle ne voulait
pas affronter son regard. Alors, elle avait couru et était
entrée dans le premier bar qu’elle avait aperçu.
Ce bar faisait le croisement de deux rues, et ce soir-là
il n’y avait presque personne. Il avait l’air accueillant
et à la portée de toutes les bourses. Myriam était
exténuée et en larmes. Lorsqu’elle était
entrée, tous les clients l’avaient dévisagée
: du mascara dégoulinait sur son joli visage et sa veste,
qui était déchirée, laissait apercevoir ses
sous-vêtements. Une serveuse lui avait apporté un verre
d’eau et l’avait hébergée pour la nuit.
Myriam avait été traumatisée. Depuis, elle
se sentait mal dans sa peau et haïssait les hommes encore plus.
Jusqu’à maintenant, Myriam refusait de se faire aider,
d’aller consulter un psychologue.
Cela faisait quatre ans et demi qu’elle était comme
ça. Aujourd’hui, ses crises sont de plus en plus fréquentes,
alors la jeune femme évite de sortir. Sauf pour se rendre
chez Phillies, l’endroit où elle se sent le plus en
sécurité. Pour elle, aucun jour n’est signe
de bonheur, seule la mort la délivrerait.
Mais, hier, Myriam a fait un grand pas : elle a réussi à
affronter son problème. Elle veut s’en sortir même
si elle sait que ça va être long et laborieux. Cela,
Myriam le doit à son grand-père, décédé
il y a deux mois, de vieillesse. Il espérait que sa petite-fille
guérirait et qu’elle rencontrerait l’amour. C’est
donc pour lui qu’elle veut se soigner.
Ce soir, elle se rend dans son havre de paix pour se détendre,
tenant dans la main ce qui lui a permis de faire le premier pas.
C’est un mot que son grand-père lui a donné
juste avant sa mort :
« Ma chère petite-fille,
Sache que je t’aime très fort même si je ne te
l’ai jamais dit.
Je me fais vieux et je n’ai qu’une chose à te
dire : Bonne route et ne laisse pas les souvenirs détruire
ta vie. L’avenir t’appartient.
Mille baisers
Pépé. »
Cet homme épris de liberté et de grands espaces rêvait
d’être cow-boy comme les pionniers américains.
Alors, il inventait fréquemment des histoires qui se déroulaient
dans des décors de westerns. Il y en a une dont elle se souvient
plus particulièrement puisque c’est la dernière
qu’il lui a racontée :
« Tu serais tout aussi jolie qu’aujourd’hui. Il
l’avait regardée avec des yeux émerveillés.
- Tu serais assise dans un bar, à l’extrémité
droite du comptoir, joliment vêtue d’un costume de cow-boy.
Tu aurais un sourire rayonnant qui illuminerait ton visage. Et subitement,
tu jetterais un coup d’œil par la fenêtre du saloon.
Tu apercevrais un homme… Il regarda Myriam avec un grand sourire
et il reprit.
- …juché sur son cheval. Tu croiserais son regard et
durant quelques secondes vous vous admireriez. Il s’était
arrêté, lui avait déposé un baiser sur
la joue.
- Cet homme serait ton prince charmant sur son beau cheval blanc,
sillonnant dans le vent…avait-il ajouté d’un
air malicieux.
Myriam avait beau ne plus être une petite fille, ces mots
l’avaient touchée. Elle avait senti que son horizon
pouvait s’ouvrir. Elle avait vu ce jour-là que son
grand-père comprenait sa souffrance et savait ce qu’elle
souhaitait profondément.
Aujourd’hui, Myriam
est chez Phillies. La jeune femme est assise dans ce bar, à
gauche d’un bel homme et elle le regarde avec un sourire au
coin des lèvres. Comme une adolescente qui est tendue pour
son premier rendez-vous amoureux. Comme si ce soir, elle retournait
en arrière pour retracer sa route.
En regardant cet homme, Myriam réagit enfin ! Elle vient
de faire ce qu’elle n’aurait jamais osé : s’asseoir
à côté d’un homme qu’elle ne connaît
pas, sans s’inquiéter de savoir si cet homme peut être
ou non dangereux pour elle. C’est bon signe.
En face d’elle, Myriam peut observer les faits et gestes du
barman vêtu d’un costume blanc ainsi que ceux de l’homme
qui se trouve dans son champs de vision. Elle les dévisage
et se demande ce qu’ils peuvent penser. Ca aussi, Myriam ne
l’aurait jamais fait avant ce soir. Pour elle, c’est
le début d’un combat difficile qu’elle est bien
déterminée à gagner…
Emeline
Gérard.
professeure, Sylvia Pierre-Seiller, Lettres
collège Louis Pasteur, St Mars la Jaille
janvier à juin 2005